« Je croyais que François ne devait de comptes à personne… Il paraît qu’il a éprouvé le besoin de t’en rendre, à toi… J’avoue que je ne trouve pas très convenable de choisir une jeune femme pour ce genre de confidences… D’ailleurs, rien ne prouve qu’il ait dit la vérité… Et puis enfin, ses petites affaires ne nous regardent pas… »

Sa voix sonnait avec des intonations méprisantes. Je me rappelai la bonne et tendre amitié de jadis, l’admiration naïve que Philippe professait pour son cousin… Avais-je donc brisé cela, aussi, sans le vouloir ?

XV

Ce fut le début d’une période trouble qui dura de longues semaines. Désormais, je ne pouvais plus douter, ni me mentir à moi-même. Près de l’être excellent dont l’amour m’avait tant donné — lentement, sans que j’aie pu m’en défendre, mon cœur s’était laissé prendre tout entier. Le mal était profond, irréparable. Il ne s’agissait ni d’un entraînement passager, ni d’une séduction savante : j’avais rencontré l’homme qu’entre tous j’aurais choisi, « parce que c’était lui, parce que c’était moi »… Seulement je l’avais rencontré trop tard.

Cette idée me causait une sorte de révolte. Pourquoi la vie s’était-elle jouée de moi ? A dix-huit ans, un hasard avait placé sur ma route l’amoureux juvénile et rougissant — celui qui occupe un moment le rêve des jeunes filles, auquel les femmes, plus tard, n’accordent qu’un souvenir à demi attendri, à demi amusé… Et tout de suite, l’amoureux s’était changé en mari, le rêve était devenu réalité. Quelle folie ! Nous ne pensions pas avec le même cerveau, nous ne parlions pas la même langue. Pendant huit ans, j’avais vécu près de lui, amicale sans effort, douce et passive par nature. Mais ce que j’avais de meilleur, mes enthousiasmes, mes désirs confus — toute mon âme passionnée, enfantine, un peu folle — il ne les connaissait pas. A vrai dire, il n’en aurait su que faire. Il s’était cru heureux : ce que je lui donnais lui suffisait — et moi j’étouffais de ne pouvoir donner davantage. Alors un autre était venu…

Et cet autre aurait pu venir le premier — et tout, tout aurait changé… J’avais beau lutter contre une telle pensée, je la sentais s’infiltrer en moi comme un poison. Mon imagination s’épuisait à revivre un passé fictif, à me reconstruire une existence illusoire, — et je ne sortais de ces songeries malsaines que pour retomber dans le présent sans joie : François était malheureux, Philippe souffrait par ma faute — que faire ?

Avec Philippe, peut-être, un peu d’adresse aurait suffi. Sa jalousie restait vague, honteuse d’elle-même ; sa confiance en moi demeurait absolue. Si j’avais voulu, la moindre attention, l’ombre d’un sourire… Mais je ne pouvais pas : ma conscience répugnait à ces roueries féminines — innocentes, dit-on. Plus je me sentais coupable de ne pas aimer mon mari comme il méritait d’être aimé, et plus je me repliais, glacée par une sorte de loyauté farouche — incapable même de laisser voir l’affection réelle que je lui gardais. Et l’atmosphère de tristesse et de gêne allait s’épaississant autour de nous.

Maintenant, je n’osais plus faire que de courtes apparitions rue Barbet-de-Jouy, et seulement les jours où je savais François retenu au Collège de France — je m’étais aperçue que Philippe connaissait aussi ces jours-là, et l’heure exacte des cours. Tante Lydie me recevait, de plus en plus frêle, de plus en plus perdue parmi les coussins de la grande bergère. Malgré sa vaillance, la force physique lui manquait, parfois, pour cacher sa détresse morale ; dans ses yeux devenus immenses, je lisais clairement, quand elle les fixait sur moi, tout ce qu’elle m’avait tu pendant des années : pitié, tendresse, rancune involontaire — et par-dessus tout, regret déchirant de ce qui aurait pu être… Nous ne parlions jamais de son fils.

Souvent, je me réfugiais chez Thérèse pour trouver un peu d’oubli. L’exubérance des enfants m’égayait malgré moi ; le parfum de joie, de travail et d’amour qu’on respirait dans cette maison, pénétrait mon esprit malade comme un air salubre. Mais un jour que je soulevais le rideau de la fenêtre pour montrer à Hélène un petit moineau perché sur l’appui du balcon, je vis, de l’autre côté de la rue des Écoles, François qui causait, la serviette sous le bras, avec un vieux monsieur décoré. Il écoutait, sa haute taille un peu penchée, la tête inclinée à droite, dans une attitude que je connaissais bien. L’idée que j’étais là, si près de lui, et qu’il ne le savait pas, me traversa le cœur comme une flèche aiguë…

« Pourquoi tu regardes toujours, puisque le « zoiseau » est parti ? » demandait Hélène. De sa grosse menotte impérieuse, elle me força à détourner le visage, puis elle contempla son doigt d’un air dégoûté en disant : « Pourquoi ça mouille, ton « zyeux » ?… »