Thérèse était derrière moi ; je connaissais sa vue perçante, je la savais observatrice — d’ailleurs, la silhouette de François devait lui être familière, car elle avait eu, plus d’une fois, l’occasion de le rencontrer au sortir du Collège de France. Son silence même me prouva qu’elle l’avait aperçu ; je me rappelai ses réticences, ses reproches muets, — une grande confusion douloureuse m’envahit. Sans oser lever la tête, je déposai par terre Hélène qui se cramponnait à mon cou, et je m’éloignai de la fenêtre. Alors je sentis la main maigre de Thérèse se poser sur mon bras.

« Installez-vous donc près de la petite table ; Jacques va vous montrer son album : depuis que vous l’avez fait dessiner l’autre jour, il ne rêve plus que de travailler avec vous. Il vous aime trop, vous savez : j’en deviens jalouse… »

Chère Thérèse ! Elle m’avait devinée : du fond de son âme sévère et droite, elle me blâmait ; mais je sentais qu’elle me plaignait aussi, — je savais qu’elle ne douterait jamais de moi. Et dans sa candeur, pour me consoler, pour me soutenir, elle m’offrait un des biens les plus précieux qu’elle connût — l’amour innocent de son petit Jacques.

Le soir, rentrée chez nous, je mesurais l’étendue des ravages faits en moi et autour de moi. La présence de Philippe ravivait mes remords et me causait en même temps une sorte d’irritation latente. Le timbre de sa voix sonore éveillait dans mon souvenir l’écho d’une autre voix plus douce et plus sourde ; je ne pouvais regarder sa main carrée, aux phalanges courtes, sans revoir aussitôt les longs doigts qui savaient si bien tourner au vol la page d’une partition, ou marquer du bout de l’ongle les fautes omises dans la marge d’une épreuve imprimée… Et ce travail de comparaison involontaire s’appliquait à chaque mot, à chaque geste — obsession dont j’avais honte, mais qu’il m’était impossible de vaincre. Philippe en subissait, peut-être, l’influence déprimante, car son humeur changeait, devenait inégale. D’ailleurs, il avait mille ennuis auxquels, malheureusement, des circonstances fâcheuses m’empêchaient de compatir.

L’usine, là-bas, s’agitait : c’était le système de la « poigne » qui commençait à porter ses fruits. Les ouvriers, jusqu’alors assez paisibles, sauf quelques exceptions turbulentes, donnaient maintenant, en toute occasion, les preuves d’un « esprit détestable ». Chaque semaine, Philippe revenait de Lille plus mécontent et plus grognon.

« C’est inconcevable ! répétait-il ; encore des plaintes, des réclamations… J’ai beau leur dire que ça ne me regarde pas, que je n’ai pas à contrôler les actes de mon associé… ils s’entêtent à venir me trouver. Pendant les vingt-quatre heures que je passe à la filature, mon bureau ne désemplit pas… Et pas toujours polis, avec cela… Ah ! nous vivons dans un drôle de temps !… »

J’aurais voulu faire chorus, lui donner au moins la satisfaction de me sentir en communion d’idées avec lui, sur ce sujet qui lui tenait tant au cœur. Mais, là encore, nous étions séparés par un monde. Si ignorante que je fusse des questions ouvrières, mon instinct me disait que Mauroy devait commettre bien des injustices, ignorer volontairement bien des misères. Et puis, la façon simpliste dont Philippe concevait son propre rôle me déplaisait — je n’aimais pas cette habitude de se dérober, de fuir les responsabilités : si ces pauvres gens s’adressaient à lui, c’est qu’ils le jugeaient, avec raison, meilleur que l’autre… Une ou deux fois, j’essayai de parler en ce sens : mais Philippe protesta vivement : la vieille querelle de l’été précédent allait recommencer.

« Alors, dis-je, excédée, pourquoi me demandes-tu mon avis ?… »

Des silences moroses suivaient, pendant lesquels je me replongeais dans mes rêveries. Combien la bonté de François était plus intelligente, plus largement humaine ! Je l’avais entendu conter des épisodes de ses voyages, de ses fouilles — des conflits avec les boys ou les terrassiers tonkinois : comme il savait comprendre et manier ces âmes primitives ! A la place de Philippe, sûrement, il aurait agi, au lieu de se buter à des scrupules mesquins… Et moi, j’aurais cru en lui, de toute la puissance de cette foi sans laquelle l’amour des femmes s’éteint et se meurt…

Au commencement de mars, la situation parut s’aggraver à Lille. Philippe, appelé par dépêche, partit précipitamment et ne rentra que le surlendemain, à onze heures du soir, très excité.