« Cette fois, s’écria-t-il, c’est complet ! Ces animaux-là ne respectent plus rien… Sous prétexte de députation, ils se sont introduits à quatre ou cinq chez Mauroy, et comme il leur tenait tête, le chef, celui qui parlait au nom de ses camarades, l’a traité de « mufle », de « rosse », et de « sale bourgeois »…
Dans une vision rapide, Mauroy m’apparut assis à son bureau, insolent et gourmé, recevant à travers sa jolie figure, comme un soufflet, l’injure grossière — méritée, peut-être… J’ébauchai un sourire aussitôt réprimé — pas assez vite cependant pour que Philippe n’eût le temps de le saisir au passage.
« Tu ris ? tu trouves ça drôle ?… Tu aimerais à entendre qualifier ton mari de « rosse » et de « mufle » ?…
« Oh ! fis-je tranquillement, tu sais bien qu’on ne te dira jamais ces vilaines choses-là… Mais j’avoue que Mauroy… »
Ma réticence parut l’irriter.
« Ah ! oui, Mauroy, ta bête noire… tu es enchantée de ce qui lui arrive, hein ? Et tu penses qu’on n’aurait pas dû renvoyer l’ouvrier ?… »
Je haussai les épaules, agacée à mon tour.
« Mais si !… Je comprends bien qu’un patron… ou qui que ce soit, ne supporte pas qu’on vienne l’insulter en face… Seulement, je ne peux pas m’empêcher de penser que la fameuse poigne de ton associé ne lui sert pas à grand’chose pour conduire les hommes… et qu’un peu plus d’humanité, ou simplement de justice, aurait peut-être empêché cet incident… regrettable…
— L’humanité ! la justice !… En voilà des grands mots ! grogna Philippe… Je voudrais les voir, tes philanthropes, aux prises avec deux ou trois cents gaillards mal embouchés, toujours furieux !… Et puis, si tu crois que c’est agréable pour moi de revenir éreinté, embêté… et de trouver une femme qui me rit au nez, qui a l’air de se soucier de mes affaires comme de… »
Il se montait peu à peu, énervé par ma désapprobation évidente, et aussi par d’autres griefs qu’il avait dû ruminer en chemin.