« Je sais bien, va ! poursuivit-il en ouvrant sa pelisse, en enlevant machinalement son foulard, je sais bien d’où vient ton antipathie pour Mauroy… surtout depuis le jour où il a déjeuné ici… Et toutes ces belles idées dont ta tête est farcie, je sais bien de qui tu les tiens… Pas de moi, c’est sûr !… Je te l’ai déjà dit : je ne suis pas un penseur… ni un savant, ni un artiste… je suis un brave garçon qui fabrique du fil… Tu n’en demandais pas davantage, pourtant, quand tu m’as épousé… »
Je le voyais devant moi, trapu, solide, sa bonne figure durcie par une expression têtue et chagrine. Tout ce que je refoulais depuis des semaines me monta aux lèvres, irrésistiblement…
« Quand je t’ai épousé, ripostai-je, j’étais une enfant… »
Ces paroles à peine échappées, j’aurais voulu les reprendre, tant je les sentis cruelles. Philippe se rapprocha, les traits contractés.
« Ah ! vraiment, une enfant ?… Et tu ne savais pas ce que tu faisais ?… Et maintenant, tu le regrettes ?… C’est bien cela que tu veux dire, n’est-ce pas ?… Répète-le donc, après huit ans de mariage… huit ans pendant lesquels tu n’as rien eu à me reprocher… rien, tu m’entends !… Et toi… Tiens, je ne sais pas ce que je te dirais, si je… »
Sa voix s’étranglait. Avec un geste de colère, il se détourna et sortit du salon ; des portes battirent, une clef tourna violemment — il s’enfermait dans son bureau. Je regardai autour de moi : la pelisse et le foulard, jetés à la volée, s’étalaient en désordre sur un fauteuil ; la pendule marquait minuit un quart… Alors, cachant mon visage dans mes mains, je me mis à pleurer, de pitié, de douleur et de repentir.
Une sorte de détente suivit cette scène. Nous n’étions faits, ni l’un ni l’autre, pour vivre sur le pied de guerre, et les yeux rouges, l’air malheureux de Philippe me causaient une peine profonde, une honte insurmontable. Pourquoi le rendre victime de ma souffrance égoïste ? Pourquoi gâcher ainsi le peu de joies que je pouvais encore lui donner, les longs jours qui nous restaient à passer côte à côte ? Ma conscience eut un grand sursaut de courage : je m’efforçai d’oublier ma propre misère ; je le laissai croire à un accès d’humeur passager, maladif — je l’amenai à se dire qu’il aurait mieux compris, s’il m’avait laissé achever ma pensée… Hélas ! elle tenait tout entière, ma pensée, dans ces quelques mots imprudents jaillis du fond de mon être. Mais il était si confiant, le pauvre Philippe ! Il mettait tant d’ardeur à s’aveugler lui-même, à se raccrocher aux moindres bribes d’espoir !… Maintenant j’avais de nouveau peur de le tromper ; je ne voulais pas qu’il me rendît tout son cœur, puisque le mien ne m’appartenait plus… Et dans cette lutte perpétuelle contre son chagrin, à lui, contre ma conscience, à moi, les heures passaient, lourdes et incertaines…
Un matin, de bonne heure, nous étions attablés, Philippe et moi, devant un chocolat mélancolique, lorsque Théodore, entr’ouvrant la porte de la salle à manger, annonça d’une voix moins assurée qu’à l’ordinaire : « Mademoiselle Perrine… » Derrière lui apparaissait la figure de la vieille bonne, bouleversée, lamentable.
« Ah ! Monsieur Philippe !… Ah ! Madame… »
Elle sanglotait. D’un même mouvement, nous nous étions levés tous les deux.