« Mon Dieu ! Perrine, qu’est-ce qu’il y a ?… »
Et déjà nous avions deviné sa réponse : tante Lydie était morte, la veille au soir, presque subitement.
« Hier soir !… s’écria Philippe. Et vous avez attendu jusqu’à ce matin ?… Ma pauvre tante ! moi qui aurais tant voulu… »
Perrine s’essuyait les yeux.
« Ce n’est pas ma faute, Monsieur… Tous ces jours-ci, elle allait mieux… Hier elle avait bien dîné, elle était gaie… et puis, vers les dix heures, il paraît qu’elle a commencé à délirer, à divaguer… Monsieur François m’a envoyée chercher le médecin. Alors, moi, j’ai demandé s’il fallait aussi passer vous prévenir… Mais il a dit comme ça : « Non, j’aime mieux être seul… »
François ! Être près de lui, pleurer ensemble — Philippe y consentirait-il ? Je le regardai — très ému, très pâle, il écoutait le récit entrecoupé des derniers moments de sa tante.
« Ma bonne Perrine… c’est bien triste, nous sommes bien malheureux. Dites à Monsieur François… ou plutôt attendez-moi… attendez-nous, reprit-il avec effort ; nous allons vous reconduire en voiture… »
Ainsi il m’emmenait — il pensait qu’il devait m’emmener… Sans oser le remercier, je courus m’habiller, mettre un chapeau — mes mains tremblaient tellement que je ne pouvais parvenir à boutonner mes gants. Puis ce fut la course rapide dans un fiacre hélé au passage, à travers les rues où la vie s’éveillait, sous un clair soleil de mars. D’un œil vague, je regardais défiler les boutiques aux volets à peine ouverts, les charrettes pleines de légumes, de violettes et de giroflées. Perrine, assise en face de nous, se mouchait bruyamment sans rien dire. Philippe aussi restait silencieux : je devinais que sa peine s’était doublée d’une gêne sans nom — comme la mienne se compliquait d’une joie douloureuse, inavouable… Étions-nous donc condamnés à ne plus pouvoir éprouver un sentiment simple ?
Pourtant, lorsque Perrine, après nous avoir introduits presque furtivement, nous eut laissés seuls en chuchotant : « Je vais prévenir Monsieur… », le chagrin nous prit à la gorge — un chagrin vrai, pur de toute pensée égoïste. Quel silence écrasant, absolu, dans ce salon que la seule présence de tante Lydie suffisait jadis à remplir ! Tout avait un air étrange : la lumière matinale à travers le blanc des rideaux, la pendule, arrêtée par hasard et qui semblait morte, elle aussi — la bergère, vide à tout jamais, et les lunettes sur la table en bois de rose… Mon cœur se serra. François venait d’entrer sans bruit. Il alla droit à son cousin ; d’un élan brusque il le prit aux épaules, il se pencha pour l’embrasser. Alors je vis Philippe se raidir, comme malgré lui.
« Mon pauvre ami… » balbutia-t-il seulement.