François avait senti le recul instinctif, la froideur soudaine. Il tourna vers moi son visage douloureux ; je lus dans ses yeux une détresse infinie. Que pouvais-je faire ? Je le regardai, de toute mon âme — je lui tendis les deux mains. Il les saisit en murmurant : « Merci… » — puis il les laissa retomber avec une sorte de crainte. Quelque chose de plus fort que l’amour avait passé sur lui. Sa pâleur, ses traits décomposés firent taire pour un moment la rancune de Philippe qui se rapprocha, presque affectueux. Nos voix s’élevaient à peine, comme si nous avions craint de réveiller celle qui dormait…
« Veux-tu… pouvons-nous la voir ? » demanda tout bas mon mari.
La voir ?… En venant, je n’avais pensé qu’à François. Jamais encore je ne m’étais trouvée face à face avec la mort. Et cette forme immobile que je devinais là, tout près, ce n’était pas la chère vieille femme que j’avais aimée, pétrie de passion, de charme et de vie — c’était une chose inconnue, terrible, dont l’idée seule me glaçait d’horreur. Je restais immobile ; Philippe me montra la porte subitement ouverte — béante, énorme, sur le noir de la chambre :
« Viens-tu ? »
Les dents serrées, la sueur au front, je le suivais, quand François m’arrêta, d’un geste à peine ébauché, plein de compassion, de tendresse involontaire.
« N’entrez pas, fit-il doucement ; vous allez vous trouver mal… »
Philippe s’était retourné.
« Tu as peur ?… Il faut surmonter cela, ma chérie : il faut essayer d’être brave… »
François me regardait sans rien dire — d’un long regard indulgent et navré. A la fin il se détourna, il prit le bras de Philippe.
« Laisse-la, je t’en prie… allons près de ma pauvre maman… »