S’ils eussent senti vraiment ce qu’ils étaient, s’ils l’eussent été par enthousiasme et par inspiration, si la passion les eût le moins du monde soulevés, croyez-vous qu’ils se fussent laissés intimider par le verdict qu’un vulgaire prisonnier osait rendre contre eux et qu’ils eussent été prendre un seul instant en considération les exigences d’un tel plénipotentiaire ? Mais l’assurance même de mon camarade était quelque chose de trop fort pour eux, ils étaient trop mal alimentés pour y faire face ; aucun appel à leur cœur ne leur fournissait la défense, la contestation, la riposte qui eussent été nécessaires. Leurs sentiments les laissaient misérablement en panne.
Et il en était ainsi à chaque fois qu’il leur fallait nous affronter. Ils n’avaient même pas de quoi se tenir à la hauteur des situations qu’ils créaient eux-mêmes. La sensation dont j’ai peut-être le plus souffert en captivité est celle de l’incohérence. Et jamais je ne l’ai éprouvée plus forte qu’au moment des premières « représailles ». On nous avait avertis solennellement que les Français infligeaient aux prisonniers allemands du Kameroun d’horribles traitements, qu’ils les faisaient garder par des cannibales, si bien que plusieurs de ces malheureux avaient été tout simplement croqués par leurs sentinelles ; que pour mettre un terme à ces actes de sauvagerie sans précédent, le gouvernement allemand se voyait obligé de prendre contre nous des contre-mesures (Gegenmassregeln) et qu’en conséquence nous allions être envoyés dans les marais de Poméranie ou du Hanovre, où nous travaillerions enfoncés jusqu’à mi-corps dans une boue pestilentielle. Le sous-officier, chef de notre baraque, nous avait déjà fait ses condoléances et ses adieux, car il ne pensait pas qu’aucun de nous en pût revenir vivant. Ce début promettait. Mais, le jour du départ arrivé, quand la colonne fut sur le point de sortir du camp, on la fit arrêter et un officier nous adressa en français le petit compliment que voici :
« Amis Français, nous avons été très contents de vous posséder jusqu’ici, nous n’avons absolument rien à vous reprocher, et nous regrettons beaucoup que les agissements de votre gouvernement nous obligent à nous séparer de vous. Mais rassurez-vous ; dans le camp où l’on vous emmène, vous serez aussi bien traités qu’ici ; je peux vous assurer que vous n’aurez à vous plaindre de rien. Et dans quelques mois vous nous reviendrez, gais et bien portants, tout heureux de votre voyage. »
Je ne garantis pas l’exactitude absolue des termes ; mais tel était bien le sens général du langage qui nous fut tenu. J’avoue qu’il me parut assez comique, et déjà, avant d’arriver à la gare, je commençais à ne plus bien comprendre où j’étais ni comment tout cela pouvait diable s’enchaîner. Mais ce fut bien autre chose quand nous eûmes pris le train. Dans les faubourgs ouvriers de Dresde et de Leipzig, que nous traversâmes, des femmes étaient aux fenêtres et elles nous envoyaient des baisers au passage. Je le dis parce que je l’ai vu. Je me souviens que je me prenais la tête entre les mains, en proie aux plus amères, aux plus épuisantes questions : Qu’était donc tout ceci ? Que me voulaient donc ces imbéciles ? N’auraient-ils pas pu au moins choisir ? Si nous étions en guerre, pourquoi ne pas y rester ? S’ils me voulaient du mal, que ne m’en faisaient-ils du fond de l’âme ? J’aurais voulu toucher au moins la haine qui les poussait contre moi. Puisque enfin ils s’étaient déclarés, pourquoi leur cœur ne suivait-il pas ? Je ne me contentais pas de leurs foudres, j’appelais en même temps leur rage et leur exécration. Pour me sentir à l’aise, je ne pouvais absolument pas m’en passer. Je n’étais pas encore assez instruit pour deviner que dans leur cœur, même au moment où ils me condamnaient soi-disant à mort, il n’y avait rien. Je ne savais pas voir qu’ils étaient incapables de nourrir de colère véritable, sentie, la décision qu’ils avaient prise. Je n’osais pas reconnaître la misère inouïe de leur vengeance ni le vide dégoûtant où leur cruauté prenait naissance.
Il faut corriger ce que j’avançais tout à l’heure : ce dont j’ai peut-être le plus souffert en Allemagne, c’est du manque de haine, — j’entends de haine spontanée, naturelle. Il m’a frappé déjà sur le champ de bataille. Comme on nous emmenait prisonniers vers l’intérieur des lignes, d’une troupe qui faisait la pause au bord d’un bois, se détachèrent pour nous voir passer quelques hommes, des jeunes pour la plupart, presque tous imberbes, certains avec des figures de jeunes filles :
— Die Schweine ![5] dit l’un d’eux tout doucement, et l’on sentait dans sa voix combien il était peu convaincu de cette injure, et qu’il la répétait tout simplement, avec scrupule et fidélité, telle qu’il l’avait apprise, comme un mot d’ordre, comme un renseignement reçu de ses supérieurs. Il y croyait ; et c’était tout. Mais s’il eût fallu la trouver lui-même…
[5] Les cochons !
Et depuis, j’ai pu souffrir mille vexations : mais jamais — ou plutôt une seule fois peut-être — je n’ai senti la douche de la haine sur moi. Que les humanitaires prennent bien garde ici ! Qu’ils n’aillent pas utiliser cet aveu pour conclure à la fraternité spontanée entre ennemis. Aucune déduction ne pourrait être plus inexacte. Les « postes[6] qui nous emmenaient en corvée étaient bien loin de déborder d’attendrissement et d’amour pour nous. Simplement ils avaient le cœur vacant. Leur petite baïonnette leur battant les jambes, leur tartine de pain noir beurrée de saindoux dans la cartouchière, leur calot rond sur la tête, ils allaient fromm und stark, marchant à nos côtés de leur pas solide et docile, vers la carrière ou la route en réfection qu’on leur avait désignée. Ils écoutaient nos conversations, ils prenaient part à nos plaisanteries, ils maudissaient avec nous les « Gros », die Dicken, les riches, qui ont fait cette guerre pour s’engraisser encore davantage. Rien en eux à cet instant ne leur parlait contre nous. Mais il ne fallait pas que « Chocolat », le feldwebel chargé de la surveillance des corvées, parût tout à coup à l’horizon sur son cheval pie. Quel branle-bas aussitôt ! Comme ils avaient tôt fait de bondir en avant et de hurler contre nous, et de prendre le numéro de celui qui n’avait pas compris leur rugissant Hände aus den Taschen ![7] Et voilà où je commençais à souffrir. Car encore une fois, pour mon bien-être intérieur, il eût fallu que j’entendisse toute cette rage sortir vraiment d’eux-mêmes ; il eût fallu que je sentisse leur âme même la cracher. Oui, peut-être leur eussé-je pardonné, peut-être eussé-je entrevu une réconciliation possible avec eux dans l’avenir, s’ils me fussent tombés dessus « pour de bon » à cet instant. Car alors j’eusse deviné en eux des hommes, au lieu que je n’avais affaire qu’à des pantoufles.
[6] Posten : sentinelles.
[7] « Les mains hors des poches ! »