Pas bien étonnant qu’ils aient montré si peu de fureur contre nous, quand on les voit si peu exaltés par la perspective de se battre. Je sais bien que dans aucun pays aucun homme ne désire, ne peut sincèrement désirer — surtout après quatre ans de guerre — d’être envoyé sur le front. Mais je doute qu’en aucun pays aucun homme ose étaler, surtout devant des ennemis prisonniers, une aussi complète absence de passion belliqueuse que l’Allemand. A cet égard il est vraiment stupéfiant d’impudeur. Je n’aime pas qu’on « crâne ». Mais je ne vois pas non plus la nécessité de laisser n’importe quel regard, surtout celui de notre ennemi, pénétrer jusqu’aux hésitations secrètes de notre courage, jusqu’à la lâcheté de la bête en nous. Or, il n’y avait pas dans le camp une sentinelle désignée pour le front, qui n’accourût aussitôt nous exposer sa détresse, ses terreurs, et nous faire part de son intention de se rendre à la première occasion favorable. Beaucoup nous demandaient de petits certificats attestant qu’ils s’étaient toujours bien conduits à notre égard, pour les montrer dès leur capture et échapper ainsi aux mauvais traitements. J’ai signé pour ma part au moins un de ces témoignages de satisfaction et j’en ai vu octroyer plusieurs par mes camarades. Rien n’était plus comique que l’allure penaude du malheureux en quête de signatures, que les regards qu’il jetait à droite et à gauche, en suivant l’allée de la baraque, dévisageant les prisonniers, à la recherche des bonnes figures ; et quand il pensait en avoir trouvé une, rien n’était plus attendrissant et plus éhonté que la façon dont il expliquait son désir : « Moi, tout de suite : Kamerad », faisait-il en esquissant le geste bien connu. Et il prenait son papier à la main, indiquant comment il comptait s’en faire un talisman.

Il y avait un vieux landsturmmann qui accompagnait chaque jour la même corvée. Il se croyait solidement embusqué, quand un jour il se vit subitement déclaré felddienstfähig[8]. Sa désolation, son angoisse dépassèrent tout ce que nous avions vu jusque-là. A tous ceux qui l’approchaient, qu’ils comprissent ou non l’allemand, il racontait :

[8] Apte au service en campagne.

— Et puis, vous savez, je vais aller au front. A mon âge ! Avec quatre enfants ! Si ce n’est pas honteux !

— Front nixt gut ! lui disaient en rigolant des prisonniers de Verdun qui travaillaient sous sa surveillance.

— Nixt gut ! répétait-il d’un air consterné, d’un pauvre visage tout décomposé par la peur.

Mais enfin on lui suggéra le moyen de s’en tirer au meilleur marché. Très obligeamment, les Français lui expliquèrent comment il devrait s’y prendre pour effectuer sa capitulation avec le minimum de risques ; ils lui indiquèrent l’heure la plus propice, les circonstances atmosphériques à choisir ; ils lui enseignèrent les appels qu’il aurait à lancer, les gestes qu’il aurait à faire, pour ne pas être accueilli trop brusquement par ses sauveurs. Comme on peut penser, ces leçons de désertion les amusaient au plus haut point et ils poussèrent la chose aussi loin qu’ils purent ; ils surent persuader le vieux que, pour être sûr de n’oublier, le moment venu, aucun détail, il était bon qu’il s’exerçât à l’avance, et ils organisèrent, dans l’atelier où ils étaient seuls avec lui, de véritables répétitions. On vit le malheureux se dépouiller de ses cartouchières, poser son fusil dans un coin et s’avancer, les mains hautes, à la rencontre des prisonniers, qui, tapis derrière des sacs, faisaient semblant de le tenir en joue.

Bien entendu, il n’entre pas un instant dans mon esprit d’accuser l’Allemand de lâcheté positive, effective. Qu’il soit un admirable soldat, il faudrait être de bien mauvaise foi pour le contester ; et ce serait faire injure à nos combattants eux-mêmes que de suspecter le courage de l’ennemi auquel ils ont affaire. Je suis convaincu que la plupart des désertions, dont nous avons vu les préparatifs, n’ont pas eu lieu : une fois sur le front, l’homme se sera trouvé certainement placé dans des circonstances où son premier dessein lui sera à lui-même apparu comme un rêve. Mais aussi je n’ai rien voulu prouver de plus, par les précédentes anecdotes, que le manque complet de spontanéité héroïque chez l’Allemand. On se tromperait à fond si l’on concluait de ses exploits à son caractère, de ses prodigieuses réussites militaires à quelque goût inné chez lui pour la bataille et pour le risque. A la place de l’enthousiasme qu’on lui suppose, là encore il n’y a rien. Pas de naturelle Begeisterung[9], c’est-à-dire qu’il n’est empli ni transporté par aucun « esprit » et qu’il ignore absolument la rage de périr ou de vaincre.

[9] Enthousiasme.

Pour bien comprendre ce point, il faut l’avoir vu au combat. Qu’il ressemble donc peu à cette brute furieuse, à cet animal de proie qu’on se représente d’habitude ! Je garde, de l’attaque que j’ai eu à supporter, le souvenir non pas d’une ruée sauvage, mais d’une puissante opération mécanique. J’ai été englouti méthodiquement, comme on voit disparaître une pièce de bois dans la gueule impassible de certaines machines. Mais les hommes qui composaient cette machine, les hommes qui marchaient, tiraient, tombaient, je n’ai senti chez eux aucun transport, aucune colère bien définis. Ils avançaient simplement, portés, régis par un mouvement colossal et régulier. Ils tuaient là où il fallait tuer, ils prenaient là où il fallait prendre. Nulle part ils n’étaient entraînés par aucune fureur individuelle. Ils avaient l’air parfaitement « désintéressés ». Je me rappelle surtout le dernier assaut qu’ils nous donnèrent, à la nuit déjà tombée, avec l’accompagnement de leurs trompes rudimentaires, d’où ne s’échappaient que deux ou trois sons rauques et maladroits, semblables aux appels de bergers préhistoriques. Il y avait dans les cris dont ils s’excitaient vers nous quelque chose de tellement indifférent ! Je les devinais à la fois terribles et si peu convaincus. Ils allaient, ils marchaient encore un peu contre cet ennemi déjà piétiné que nous étions, pendant cette demi-heure qui restait avant la soupe et qu’il ne fallait pas laisser inemployée. « Hourra ! » criaient-ils d’une voix fatiguée, c’est-à-dire : « Encore ça pour finir la journée, pour en être quittes avec le devoir ! » Pour beaucoup c’était la mort qui était embusquée dans cette étroite demi-heure. Mais même cette perspective ne suffisait pas à les mettre hors de leurs gonds. Même la mort entrait pour eux en équivalence avec la vie.