Une nature. Qui me montrera chez lui une nature ? Je l’avoue, à défaut de bons, je voudrais lui trouver au moins de mauvais penchants ; je voudrais entendre raconter de son enfance des traits bien noirs, quelque chose qui témoigne d’une perversité vraiment originelle. Je voudrais que ses parents aient eu tout de suite à se plaindre de lui : « Mon pauvre monsieur, si vous saviez quel monstre c’est ! » Mais non ; je n’apprends de ses débuts dans la vie rien que de louable et d’indifférent. Il promettait déjà, il promettait tout ce qu’on voulait.
Le seul rudiment positif de caractère que je puisse apercevoir en lui, c’est non pas de la cruauté, mais une certaine brutalité, une façon trop brusque de faire les choses. Mais cela est à peine psychologique. Il ne faut y voir que l’explosion de cette force toute physique qui le remplit, que la détente de son corps trop bien portant, que l’effet d’une trop robuste constitution. Il se décharge à coups de poing du trop-plein de santé qui le gêne ; c’est un dérivatif hygiénique, où l’âme n’a presque aucune part.
Un jour, de sournois interprètes russes avaient été signaler à la sentinelle un de leurs camarades qui, disaient-ils, ne se lavait qu’à des intervalles par trop imposants. L’Allemand vint, empoigna le Russe par sa veste, comme on prend un chat par la peau du dos, le traîna jusqu’au lavabo, d’une grande gifle de la main droite fit voler au diable sa casquette, d’une grande tape de la main gauche le poussa sous le robinet qu’il ouvrit tout grand sur sa tête, et de son poing d’Hercule le maintint pendant cinq bonnes minutes sous le flot purificateur. J’étais encore sensible à ce moment-là et cette petite scène m’avait impressionné. Mais je comprends maintenant que l’Allemand n’était inspiré dans toute cette affaire par aucune méchanceté profonde. Il y avait en lui, à ce moment-là, deux choses : la conviction acquise, apprise, que la propreté est un devoir, et un surplus d’énergie musculaire, qui transformait en une râclée la leçon qu’il voulait donner. Le rire même dont en général les bourreaux accompagnent ces sortes de corrections, atteste, je crois, qu’ils n’y mettent aucune malice et qu’ils seraient tout prêts, une fois l’opération finie, si la victime y voulait seulement consentir, à s’en amuser franchement avec elle[12].
[12] « Es war bloss zum Spass ! Ce n’était que pour rire ! »
Et surtout à n’y plus penser. — Pour comprendre combien la brutalité des Allemands est en eux chose peu consciente et de provenance essentiellement physique, il faut voir avec quelle facilité ils oublient le mal qu’ils vous ont fait. Là-dessus ils sont d’une générosité incroyable. Ils peuvent vous briser de coups : dix minutes après, vous les voyez revenir, gais et contents, sans aucun souvenir, sans aucune pensée :
Le ciel n’est pas plus pur que le fond de leur cœur.
Ils n’ont rien fait, rien vu, rien entendu ; rien ne s’est passé, dont leur mémoire ait gardé le moindre souvenir. Vous êtes copains comme devant ; vous auriez tort d’avoir plus de rancune qu’ils n’en ont. Vous ne voudriez pourtant pas montrer un plus vilain caractère… Au besoin, ils vous demanderont une cigarette.
Nous eûmes, pendant quelque temps, comme chef de baraque, un sous-officier qui poussait jusqu’au sublime cette indulgence envers lui-même. Il arrivait, le lundi matin, sombre, la voix rauque et presque indistincte, râclé par la noce bestiale qu’il avait faite en permission. Ce jour-là, il fallait éviter de tomber sous sa griffe, car il cherchait une victime. Mais quand il l’avait trouvée et qu’il avait passé sur elle sa fureur — un jour il jeta par terre un de mes camarades et le piétina — les muscles soudainement détendus, il ne voyait plus aucune raison de nous en vouloir, et c’était le moment qu’il choisissait en général — car j’avais le malheur d’être son interprète — pour me faire ses déclarations les plus conciliantes :
— Hier sind wir weit von dem Schlachtfeld, disait-il. Wir müssen unsere Feindschaft vergessen, wir müssen in Eintracht miteinander leben[13].
[13] « Ici, nous sommes loin du champ de bataille. Nous devons oublier que nous sommes ennemis, nous devons vivre ensemble en bonne intelligence. »