Je n’ai jamais vu d’apaisement si subit, ni si ridicule. On sentait qu’il s’était vidé comme une bête d’une sorte de rancœur physique, qui lui restait de la veille, et qu’il se trouvait maintenant rétabli dans cet état de bonne respiration et de robuste indifférence où son âme avait l’habitude de se tenir.


Je ne peux pas croire au sadisme des Allemands. Ils sont trop simples, trop élémentaires pour trouver du goût dans la souffrance d’autrui. Ce ne sont pas gens à se lécher de quoi que ce soit les lèvres ; il n’y a pas en eux de ces petits coins secrets où l’être vraiment pervers déguste ses impressions ; ils ne sont à aucun degré amateurs.

Même dans le mal qu’ils font, le « fromm und stark » suffit à donner tout le contenu de leur cœur. Ils sont stark, ils sont de fer. Et c’est pourquoi leur contact est rude et dangereux. C’est pourquoi l’on fait bien de ne pas rester à portée de leur bras. On a raison de se méfier d’eux, et tort de supposer des racines psychologiques à leur brutalité.

Bien entendu, je ne songe pas un instant à nier qu’ils soient capables de violences préméditées, intentionnelles ; nous étudierons plus loin en détail les étranges « devoirs de cruauté » qu’ils s’imposent. Mais la part de la délibération et de la volonté est réservée jusqu’à nouvel ordre ; nous en sommes encore à l’Allemand primitif ; nous le prenons encore tel que la nature nous le livre.

Eh ! bien, à cet âge de son développement, décidément, non, son âme ne distille aucun venin spécifique ; elle ne lui suggère aucune atrocité directe, gratuite, dont elle seule ait à profiter ; elle est sans tentation et sans appétit. Elle reste d’une désespérante innocence. Ce n’est pas elle qui s’exprime dans la grêle de coups qu’il fait de temps en temps pleuvoir. A cet instant même, si vous pouviez pénétrer jusqu’à elle, vous la trouveriez aussi neutre, aussi peu endiablée que jamais. Même à cet instant, elle ne réussit pas à vaincre son informité naturelle ; elle reste en retard sur l’animal, moins vive, moins dégourdie, moins décidée.

II
LA MORALE DU POSSIBLE

Une si grave inertie de la sensibilité ne peut manquer d’avoir ses répercussions sur l’intelligence. L’indifférence du cœur entraîne chez l’Allemand une inaptitude à saisir les différences entre les idées, un affaiblissement du sens des valeurs. L’uniformité de sa substance reparaît partout ; elle empêche, elle empâte en lui le discernement.

Tout esprit normal a deux versants. Ses idées se disposent sur deux pentes opposées, celle du Bien et celle du Mal, celle du Vrai et celle du Faux, celle du Beau et celle du Laid. Bien entendu, il peut y avoir des erreurs, principalement pour les idées qui naissent près de la crête ; il arrive qu’on les place sur le côté qu’il ne faudrait pas ; n’importe qui peut prendre le Mal pour le Bien, le Faux pour le Vrai ; il y a même des gens qui intervertissent complètement ces valeurs et qui, d’un bout à l’autre de leur vie, se trompent en les employant ; il y a des esprits faux. Mais enfin tous distinguent, tous démêlent, séparent, répartissent.

Chez l’Allemand seul, il semble que la ligne de partage des eaux n’existe pas. C’est un esprit plan. Les idées qui y germent ne sont pas opposées. Sériées, graduées, ordonnées, tant qu’on voudra. Mais entre elles ne se glisse pas ce trait sinueux qu’on voit sur les cartes subtilement diviser les terres voisines et rejeter les ruisseaux qu’elles sécrètent vers des vallées différentes. L’Allemand sait qu’il y a un Vrai et un Faux, un Bien et un Mal ; mais il n’en sent pas le relief. Comme tout le monde, il rattache à ces notions les faits qu’il trouve dans son expérience, les inspirations qui lui viennent. Mais c’est à tâtons ; et simplement pour faire comme les autres. Jamais la distinction ne jaillit en lui d’une source vive et naturelle ; jamais il ne la prononce du premier coup ; jamais il n’a ce cri de l’homme sûr de son fait, sûr de son droit, à qui une ligne de déplacement vers la gauche ou vers la droite donne aussitôt des impatiences ; rien ne l’avertit directement de la justice ou de la justesse d’une chose ; il faut qu’il les détermine ; son cœur, ses sens ne lui parlent pas de ça ; il n’a pas de nerfs non plus pour ça.