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Et d’abord mille détails de sa conduite nous le montrent impuissant à reconnaître le Bien du Mal. Entre ce qu’on doit et ce qu’on ne doit pas faire, entre ce qu’indiquent le devoir ou même simplement les convenances et ce dont il vaut mieux s’abstenir, pas de démarcation pour lui ; il passe de l’un à l’autre sans s’en apercevoir, véritablement sans malice.
Les gens qui nous arrêtèrent, mon camarade P… et moi, dans notre tentative d’évasion, nous témoignèrent tout de suite une presque cordiale indulgence. Ils nous menèrent tout droit dans un café, nous offrirent de quoi nous réconforter, causèrent aimablement avec nous, nous demandèrent des détails sur notre plan de fuite, s’émerveillèrent bonnement de la façon, excellente à les en croire, dont il était combiné, enfin s’apitoyèrent sincèrement sur notre sort.
— Mangez donc, nous disaient-ils. Vous en avez si grand besoin ! Vous devez être si fatigués !
Pas la plus petite trace d’animosité dans leurs propos ; au contraire une espère d’admiration, et même de sympathie. Comme pour s’excuser de l’obligation où ils s’étaient trouvés de nous mettre la main au collet, ils constataient avec une grosse lourdeur fataliste :
— Das ist Krieg ![14]
[14] « C’est la guerre ! »
Mais tout à coup le Kreissekretär[15], qui avait le premier donné le ton de la bienveillance, se leva :
[15] Secrétaire de district.
— Vous savez lire l’allemand ? me demanda-t-il.