[18] « Croyez-vous cela ? »
Et comme je l’assurais que je n’avais aucune raison d’en douter, sachant fort bien, dans les journaux allemands, démêler le vrai du faux, il éclata d’un rire pesant, que ses compagnons aussitôt imitèrent ; et se tapant mutuellement sur les cuisses, ils commencèrent à se congratuler entre eux :
— Ha ! Ha ! L’Allemagne est grande ! Elle a des réserves innombrables, hein ? Fritz ! Et il faut bien croire qu’elle a plus de soldats qu’il ne lui en faut, puisque de solides gaillards comme nous, hein ? Konrad, sont encore ici !
Ils n’avaient pas dessein, je crois, de nous faire de la peine. Tout ce qui avait précédé et tout ce qui suivit exclut cette hypothèse. Ils auraient dû deviner pourtant le coup que ces nouvelles, et leur joie, nous portaient, surtout dans l’état d’épuisement physique où nous étions. Mais non ! ils ne voyaient rien ; ils ne comprenaient pas que pour être vraiment généreux, il eût fallu qu’ils s’abstinssent de cette manifestation-là aussi, comme ils s’étaient abstenus de nous frapper et de nous injurier. Leur attitude continuait de leur paraître à eux-mêmes homogène ; ils ne distinguaient pas le contraste qu’elle contenait ; ils avaient passé la ligne sans la remarquer.
Je me rappelle encore une sentinelle géante de la garde saxonne, en face de qui je suis resté une matinée tout entière, dans une maison abandonnée d’un village désert où l’on nous avait envoyés ensemble en corvée. Il faisait froid. C’était dans les débuts de la guerre. Ce grand garçon, à figure rouge, aux oreilles décollées, me racontait sa campagne. Il avait été jusqu’à Rethel. Et il me décrivait avec une admiration profonde tout ce qu’il avait vu :
— Il y avait une épicerie, dans la grand’rue, vous connaissez ? non, où on trouvait tout ce qu’on voulait. Et les Françaises étaient bien gentilles pour nous. Le vin coûtait tant le litre. Le croyez-vous ? Est-ce possible ? Est-ce que c’est si bon marché chez vous ? Et alors il y avait des bateaux sur le canal, vous connaissez ? non, tout chargés de blé. Alors on les a tous fait brûler !
Je regardais ses larges yeux bêtes, pareils à ceux d’un veau ; comme il était trop grand pour la chambre, sa baïonnette s’accrochait sans cesse au plafond, et il rentrait gauchement les épaules pour la dégager. Et interminablement, avec toujours ce même geste, d’une voix basse et confuse, cramponné à ses souvenirs, il continuait de me décrire mon pays tel qu’il l’avait vu, et souillé. Et je lisais sur son visage une si irrémédiable absence de soupçon du mal qu’il me faisait que c’en était désarmant. Si je l’avais averti tout à coup qu’il me donnait sur les nerfs, je suis certain qu’il m’eût fait des excuses et qu’il n’eût plus su comment se tenir devant moi. Mais voilà ! il ne se doutait de rien.
Non seulement l’Allemand vous offense sans le vouloir et par simple ignorance des contours, des frontières de la bienséance, mais encore il s’offense lui-même. Il ne perd pas une occasion de vous montrer ce que d’autres cachent, de vous raconter ses mésaventures et ses hontes.