Avant qu’il eût pu reprendre ses esprits, Mac Trigger, raccourcissant davantage la lanière, était sur lui.
Le gourdin retomba, en un rythme terrible et précis, comme on pouvait l’attendre d’une main aussi exercée à son emploi. Les premiers coups ne servirent qu’à augmenter davantage encore la rage de Kazan. Mais celle de son adversaire, à demi-fou de cruauté et de colère, n’était pas moindre. Chaque fois que Kazan bondissait, le bâton l’atteignait au vol, avec une violence capable de lui briser les os. La bouche contractée de Sandy ne connaissait nulle pitié. Jamais il n’avait vu pareil chien et, tout muselé que fût Kazan, il n’était qu’à moitié rassuré sur l’issue de la bataille. Il était trop évident que si la muselière venait à rompre ou à glisser, c’en était fait de lui, sans rémission.
Tout à cette pensée, l’homme asséna finalement un coup si formidable sur la tête de Kazan que le vieux lutteur en retomba sur le sol, plus flasque qu’une chiffe.
Mac Trigger était à bout de souffle. Sa poitrine haletait. Devant Kazan abattu, il laissa son gourdin glisser de sa main et ce fut seulement alors qu’il se rendit compte pleinement de la lutte désespérée qu’il lui avait fallu soutenir.
Il profita de ce que l’animal avait perdu connaissance pour renforcer la muselière à l’aide de nouvelles lanières. Puis il traîna Kazan à quelques pas plus loin, jusqu’à un tronc d’arbre que les eaux avaient rejeté sur le rivage, et il l’y assujettit fermement. Ensuite, il tira à terre son esquif et se mit à préparer le campement de la nuit.
Lorsque Kazan eut un peu repris ses sens, il demeura immobile et gisant, en observant son bourreau. Chacun de ses os le faisait souffrir.
Mac Trigger semblait très satisfait. Plusieurs fois il revint vers l’animal, en compagnie du gourdin, et réitéra. La troisième fois, il piqua Kazan avec l’extrémité du bâton, ce qui redoubla la fureur du chien-loup. C’était ce que voulait Mac Trigger. Le procédé est ordinaire aux dresseurs de chiens indisciplinés. Il contraint ceux-ci à se rendre compte de l’inutilité de leur révolte. Puis les coups recommencèrent à pleuvoir. Si bien que Kazan finit par ne plus faire face à l’homme et au gourdin, et se réfugia, en gémissant, derrière le tronc d’arbre auquel il était attaché. A peine pouvait-il se traîner. Eût-il été libre alors qu’il n’aurait même pas pu fuir.
Sandy avait retrouvé toute sa bonne humeur.
— Je réussirai bien, disait-il à Kazan pour la vingtième fois, à faire sortir le méchant diable qui est en toi. Il n’y a rien de tel que les coups de bâton pour apprendre à vivre aux chiens et aux femmes. Avant un mois d’ici, tu seras à point et tu vaudras deux cents dollars, ou je t’écorcherai tout vif !
A plusieurs reprises encore, avant la tombée de la nuit, Sandy tenta de réveiller la colère de Kazan en le piquant et tarabustant du bout du gourdin. Mais maintenant la réaction était nulle. Les yeux clos et la tête entre ses pattes, il ne voyait même plus Mac Trigger. Mac Trigger lui jeta, pour son dîner, un morceau de viande sous le nez. Il ne le regarda pas davantage.