Immobile et silencieuse, elle regarda le monde merveilleux qui les entourait. La forêt se dressait le long des rives comme une armée protégeant le monde contre les atteintes de la civilisation. Elle songea que chaque minute la rapprochait du Grand Nord où elle vivrait avec lui.

— Je suis heureuse… heureuse, murmura-t-elle. Oh ! Jim, comme je suis heureuse !

Elle vint sans hésitation dans ses bras, ses mains caressèrent le visage de Kent. Elle appuya sa tête sur son épaule, regardant devant elle et respirant profondément l’air doux et parfumé par l’élixir des forêts.

Sur la rive, un grand élan qui les aperçut soudain sortit bruyamment de l’eau et, en quelques bonds, se précipita sous le couvert des arbres.

— Avez-vous vu, Jim ! s’écria Marette qui commençait à se sentir confuse d’être dans les bras de Kent. Asseyons-nous. Venez à côté de moi. Vous ne m’avez jamais dit la raison pour laquelle vous avez voulu sacrifier à Mac Trigger votre réputation de loyal policier… Vous le connaissiez donc bien ? A mon tour de vous interroger.

— J’avais contracté envers lui une dette, une assez forte dette, même.

— Y a-t-il longtemps ?

— Six ans environ. Je n’étais pas encore sergent, mais simple constable. On m’avait envoyé assez loin vers le Nord à la recherche de quelques Indiens qui distillaient des racines pour en extraire des boissons toxiques. Je fus terrassé par une terrible maladie : la mort rouge. Vous savez qu’on appelle ainsi la petite vérole. J’étais à trois cents milles de tout lieu habité. L’Indien qui m’accompagnait prit le large dès qu’il reconnut de quel mal j’étais atteint. J’eus juste le temps de dresser ma tente et je tombai sur le dos. De bien vilains jours que j’ai passés ainsi, Marette !

— Et c’est Mac Trigger qui vous a porté secours ?

— Oui, c’est lui. Point n’est besoin d’un grand courage pour se battre contre un homme armé quand vous possédez vous-même un bon fusil. Mais il faut de l’audace pour affronter la mort sous la forme de cette sale maladie. Je ne représentais rien pour Mac Trigger ; nous ne nous étions jamais rencontrés auparavant. Il resta sous ma tente jusqu’à ce qu’il m’eût tiré de ce mauvais pas.