— Oh ! pas du tout ! Vous êtes bien comme je m’attendais à vous voir : un homme plein de courage. Ne vous imaginez pas que je sois venue pour vous plaindre. Je viens pour toute autre chose.
Kent se souvint que la veille il souhaitait la présence d’une femme dont la sympathie eût adouci ses derniers moments. Ce n’était pas une telle femme qu’il avait devant lui ; et il se sentit cependant tout réconforté. Intrigué par les derniers mots qu’elle venait de prononcer, il demanda d’un ton gouailleur, pour déguiser sa curiosité et ne pas être en reste sur le ton si cavalier de son interlocutrice :
— Pourquoi êtes-vous donc venue ?
— Vous le saurez. Mais ne perdons pas notre temps. Donnez-moi votre main.
Elle se tut, immobile quelques secondes, le regard comme perdu.
— Vous n’avez pas de fièvre, s’écria-t-elle. C’est bien ce que je pensais. Qu’est-ce qui vous fait supposer que vous allez mourir ?
Kent rapporta exactement ce que lui avait dit Cardigan, mais il mit dans son explication quelques pointes d’humour. Il s’était préparé, au moment où elle entrait, à prendre vis-à-vis d’elle la position d’un fin limier, et c’est lui qui se trouvait embarrassé. Il crut s’en tirer par une grossière boutade.
— Avouez que vous êtes venue tout simplement pour voir comment un homme tourne de l’œil, n’est-ce pas ?
— Vous ne seriez pas le premier que j’aurais vu mourir. J’en ai vu pas mal d’autres ; mais je n’ai jamais beaucoup pleuré. J’aime mieux voir périr un homme que certains animaux. Tous les hommes sont des brutes. Je ne dis certes pas cela pour vous ; vous êtes une exception, mais je déteste presque tous les autres. Ah ! non, je ne serais pas troublée par la mort de certains, dit-elle avec ressentiment.
— Quelle adorable petite sanguinaire vous êtes, Mademoiselle… Mademoiselle ?