— Oui, demain matin, on vous conduira à la caserne.

Kent haussa les épaules.

— Il me tarde d’en finir, dit-il. Plus vite ils m’enverront là-bas, plus vite ils agiront. Cela ne me fait pas peur du tout. Je suis certain d’avoir gain de cause. J’ai quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent. Je te ferai porter une boîte de cigares, Mercer. Je te suis très reconnaissant de tes soins.

A peine Mercer s’était-il retiré, que Kent, le poing férocement serré et dirigé vers la porte, murmura entre ses dents :

— Ah ! comme je voudrais te tenir — seul — dans les bois, une petite minute !

Huit heures sonnèrent ; puis neuf. Deux fois il entendit des voix dans le corridor. Puisqu’on avait placé un factionnaire devant sa porte depuis trois jours, peut-être sa fenêtre était-elle aussi surveillée. Il devrait s’en méfier lorsqu’il longerait l’infirmerie.

Il crut entendre un lointain roulement de tonnerre ; et son cœur battit de joie. Jamais, comme cette nuit-là, il n’avait si vivement souhaité l’orage. Mais ce serait trop de chance. Le ciel demeurait serein. Les étoiles, à mesure qu’elles apparaissaient, lui semblèrent plus brillantes que jamais. Le bruit d’une chaîne de bateau lui arriva comme si le fleuve n’avait été qu’à cent mètres de distance. Dans une illusion de ses sens surexcités, il crut entendre même la voix clapotante du fleuve qui devait bientôt l’emporter vers la liberté.

Le fleuve ! Chacun de ses rêves, chacune de ses aspirations trouvait maintenant un écho dans ce simple mot.

Dans cette longue attente de neuf à dix heures, sa pensée ne cessa d’être occupée par l’image de Marette. Marette Radisson avait-elle vraiment descendu le fleuve ? Mooie l’avait vue partir. Mais n’est-ce pas une feinte ? Elle lui avait promis de revenir le voir. Elle ignorait sans doute que les événements s’étaient précipités. Il devait partir sans la revoir ; mais il saurait bien l’informer, dans quelques jours, de l’endroit où il se tiendrait caché.

Enfin le petit timbre de sa montre sonna dix heures.