Il se souleva d’un bond… Pendant un moment il retint sa respiration pour écouter. Dans le corridor, aucun bruit. Il se mit sur ses pieds. Ses vêtements étaient pendus assez loin du lit. Il alla les prendre à tâtons, avec tant de précaution que personne n’aurait pu l’entendre, même en écoutant par la fissure de la porte. Il s’habilla rapidement, puis alla vers la fenêtre, regarda au dehors et écouta encore.

Tout était calme. L’air qui lui caressait le visage était doux et frais, chargé du parfum des balsamiers lointains et des cèdres. Le monde, merveilleux dans le silence nocturne, l’attendait. Impossible de concevoir l’échec ou la mort là-bas ! Impossible que la Loi parvînt à le retenir ; alors que ce monde lui tendait des bras protecteurs et l’appelait !

Le moment d’agir était arrivé. Dix secondes après, ayant sauté par la fenêtre, Kent foulait le gazon. Il courut à un angle de la maison et se réfugia dans l’ombre. La rapidité de ses mouvements ne lui avait causé aucun malaise. Sentir la terre ferme sous ses pieds lui fit bondir le cœur d’allégresse. Sa blessure était donc bien guérie. Une joie sauvage l’envahit tout entier. Il était libre !

Il jeta les yeux dans la direction de la cabane de Crossen. Il devait s’y rendre tout droit, ouvertement, comme un homme chargé d’une mission qu’il n’a pas à dissimuler. S’il avait la chance que Crossen fût couché, dans un quart d’heure il naviguerait sur le fleuve.

Son sang circulait plus vite quand il fit ses premiers pas, à découvert, sous la lumière des étoiles. Encore cinquante mètres à franchir, et il aurait dépassé le bâtiment qui servait de bûcher à Cardigan. Ensuite personne ne pouvait plus le voir, des fenêtres de l’infirmerie. Il accéléra son allure. Vingt, trente, quarante pas ; et il s’arrêta net comme il s’était arrêté lorsque la balle du métis l’avait frappé. Une forme venait d’apparaître ; elle se précisa : c’était Mercer.

Mercer faisait le moulinet avec son jonc et se glissait furtivement comme un chat, lorsqu’à son tour il aperçut Kent. La canne lui échappa de la main.

— Pas un mot, Mercer, tu me jouerais une mauvaise plaisanterie. Je suis en train de faire un peu d’exercice en plein air, dit Kent d’une voix naturelle, mais de façon à ne point être entendu de l’infirmerie.

Soudain son sang se glaça. Mercer venait de pousser un cri d’appel. Ce n’était pas un cri humain, mais celui d’un démon. Le cou gonflé, les yeux dilatés par l’effort, la physionomie de Mercer lançant ce long cri strident, parut horrible à Kent.

Pris de fureur, Kent se précipita sur Mercer. Il le saisit à la gorge. Il oublia tout, dans le vertige de sa colère. Liberté, prison lui importaient peu dans ce moment même ; mais se venger de ce traître, l’écraser, anéantir cette vermine indigne de vivre à la surface de la terre.

Ses doigts s’enfoncèrent dans la chair flasque du hideux pantin qui s’affaissa en râlant. Kent se courba sur lui, le martela de coups de poing et en fit une loque. Le chemin était libre maintenant, mais Kent, ivre de vengeance, fou de rage, frappait toujours.