— Il ne m’a rien dit ; mais je suppose que…
— … que nous allons nous exposer à nous faire pincer par vos camarades en éveil ce soir ? C’est dans votre cellule que vous avez appris à raisonner de la sorte ! Mais d’où sortez-vous, c’est le cas de le dire !…
Elle lui poussa le coude en riant, et se relevant aussitôt, elle ajouta d’une voix mutine :
— Allons, debout, sergent Kent ! Obéissez-moi. Vous êtes sous mes ordres ce soir. Vous vouliez crier de joie. Et moi donc ! Je n’ai jamais été à pareille fête. Mais quelle pluie, grand Dieu ! Suivez-moi toujours.
Ils descendirent en grande hâte la pente opposée à la caserne, ils coupèrent la grand’route et longèrent, un quart de mille, la futaie de peupliers, ralentissant leur allure à cause des hautes herbes.
Jusqu’à ce moment la pensée de Kent s’était tout entière concentrée dans les minutes qu’il vivait. Dans la chambre de l’infirmerie et dans sa cellule, il avait supposé que Marette lui viendrait en aide, supposition vague, toute idéale et à laquelle il s’était laissé entraîner par un charme. Or une réalité qu’il n’aurait jamais osé concevoir, était brusquement survenue. Au moment où il commençait à désespérer, la porte de sa cellule s’ouvrait. Et c’était lui, Kent, James Kent, qui courait dans la nuit sous la pluie battante ! Il ne rêvait pas, et il lui semblait cependant vivre une chose impossible à imaginer. Un besoin mental de preuves décuplait ses forces physiques.
Mais, elle, où puisait-elle son énergie ?
Comment avait-elle pu s’intéresser à lui au point de risquer la mort pour le sauver ? Par cette question il retombait dans l’irréel. Elle fuyait devant lui, à longues et souples enjambées, et la pensée qu’elle ne serait jamais à lui, qu’elle lui échapperait comme un trop beau rêve, activait aussi l’ardeur de ses pas.
Elle s’arrêta à la lisière du bois de sapins.
— Plus besoin d’aller si vite, dit-elle, nous allons bientôt être à l’abri de la pluie et de tout importun. Mais ne nous attardons pas.