— En êtes-vous tout à fait sûre ? Aurait-il assisté à… ce qui s’est passé ?
— Dites donc, monsieur le policier, vous n’allez pas continuer votre enquête ? Nous avons mieux à faire. Taisez-vous, ou vous n’apprendrez jamais rien, cria-t-elle en se cramponnant à lui sous la poussée du vent, toute fière de l’ascendant qu’elle prenait sur Kent. Pas besoin de Mooie pour nous guider : je saurai, moi, vous conduire jusqu’à la barque aussi bien que lui.
Au fait, elle avait assez de peine à se diriger, ses yeux étaient encore aveuglés par la lumière des lampes. Enfin, à la lueur d’un éclair, elle aperçut la pente qui menait au fleuve.
Cette pente était toute sillonnée de petits ruisseaux. Des roches et des racines leur barraient à tout instant le chemin glissant. Grâce aux éclairs qui se multipliaient, ils purent atteindre, sans faire de chutes, le petit sentier, qui, en terrain plat, conduisait à la petite crique.
C’est alors que l’orage éclata avec violence.
Le vent était parfois si impétueux qu’ils durent se tenir aux troncs des sapins pour ne pas être renversés. Et c’est en bondissant d’un tronc à l’autre qu’ils firent leur chemin, Marette cramponnée à la taille de Kent, et Kent aux épaules de Marette. Elle poussait parfois de petits cris, mêlés à des rires sauvages. Il lui répondait de même. Excité par sa propre voix, par celle de Marette, par les éclats de la foudre, il sentait son sang battre joyeusement dans ses veines. Il aurait voulu faire part de ses pensées à Marette. Le vent l’en empêchait : il criait plus fort. Le vent s’entêtait, lui, de même. Il riait, et le vent se moquait de lui. Il serrait les dents, toutes les forces de la tempête pressaient ses lèvres. Et lorsque, à court d’haleine, il ouvrait largement la bouche, la bise le pénétrait, l’inondait d’un frisson jusqu’à l’angoisse. Mais il se savait le plus fort, parce qu’il était homme. Il se sentait pris de colère parce que le bouillonnement de la colère ajoutait une frénésie aux forces qu’il déployait, les surexcitait follement, lui faisait mieux éprouver, par contraste, la joie, l’immense joie qui, elle aussi, le transportait ; car rien ne lui arracherait sa Marette, sa Marette bien-aimée. Il avait le sentiment de vivre en plein impossible. Et quand brusquement le vent cessait pour porter plus loin sa rage, Kent, dans son élan de forces inemployées, aurait broyé Marette dans ses bras s’il ne s’était aussitôt représenté la fragilité de sa petite compagne, et un flot de tendresse calmait la folie qui le reprenait à une nouvelle rafale.
Soudain le vent cessa de fouetter le sol, les hautes branches de sapins gémirent encore quelques minutes, la pluie ne tombait plus. Kent et Marette, à bout de forces, s’arrêtèrent pour reprendre haleine. L’orage fuyait vers l’ouest.
Marette tenait Kent par une manche, comme si elle craignait que quelque chose pût les séparer dans l’ombre perfide. Kent prit dans une de ses poches un mouchoir sec avec lequel il essuya le visage de Marette, et cela doucement comme avec un enfant qui aurait eu une crise de larmes. Il épongea aussi son propre visage, et tous deux sentirent que des paroles n’auraient fait que profaner le charme indicible éprouvé à ce moment même.
Marette fut la première à rompre le silence, mais à voix basse, très doucement.
— Il faut repartir, Kent.