Un soupir horrifié, un son rauque qui n’était pas même un cri, c’est tout ce que put émettre la gorge de Langdon quand il vit se dresser le grizzly monstrueux. En dix secondes, il vécut autant d’heures ! La première pensée qui lui vint fut celle de son impuissance, de son impuissance absolue.
Il ne pouvait même pas fuir, acculé qu’il était au mur de roc. Quant à sauter dans la vallée, c’était une chute de trente mètres. Il était perdu !
Il s’en rendit nettement compte : il était face à face avec la mort, une mort aussi terrible que celle qui s’était abattue sur les chiens. Le temps qu’il lui restait à vivre pouvait désormais se chiffrer par secondes.
Pourtant, en ces derniers moments, la terreur ne lui fit pas perdre sa lucidité d’esprit. Il distinguait jusqu’à la rougeur qui colorait les yeux altérés de vengeance du formidable fauve, et la cicatrice qu’avait laissée une de ses balles en labourant la peau, et la place chauve qui montrait par où une autre balle avait pénétré dans l’épaule.
A cette vue, il songea que Tyr l’avait délibérément suivi à la piste tout le long de la corniche et qu’il l’avait acculé dans cette impasse afin de lui rendre mesure pour mesure et sévices pour sévices.
Tyr avança juste d’un pas. Et puis, de ce mouvement lent et gracieux qui lui était particulier, il se dressa de toute sa hauteur. Même en ce danger extrême, Langdon dut s’avouer que le grizzly était un animal magnifique.
L’homme, pour son compte, ne bougea pas. Plutôt que d’être déchiré il sauterait de la corniche, avec peut-être une chance sur mille de n’être pas tué dans la chute. Peut-être aurait-il le bonheur de s’accrocher à une saillie.
Tyr, lui, était désorienté. Voilà que tout à coup, à l’improviste, il se trouvait en présence d’un homme ! C’était là cette créature qui lui avait donné la chasse, qui l’avait blessé. Elle était si près de lui qu’il n’avait qu’à étendre la patte pour la broyer. Comme c’était faible, et pâle, et recroquevillé, maintenant !
Qu’était donc devenu son singulier tonnerre ? Où étaient ces éclairs qu’il avait lancés ? Pourquoi n’émettait-il aucun son ? Le dernier des chiens eût fait tête plus hardiment que ce piteux animal ! Il aurait montré les dents, il aurait grondé, il se serait battu ! Mais cette chose qui était un homme ne se manifestait d’aucune manière.
Lentement, un grand doute se propagea à travers le cerveau rudimentaire de Tyr. Était-ce vraiment cette chose recroquevillée, inoffensive, épouvantée, qui l’avait blessé ? Il sentait bien l’exhalaison de l’homme, senteur âcre déjà perçue dans son péril. Cette fois cependant aucun mal ne l’accompagnait.