Péniblement, douloureusement, il se mit à descendre la pente de l’autre versant de la montagne.
Il savait qu’il était blessé, mais il ne pouvait pas comprendre la nature exacte de son mal. Une fois, au cours de la descente, il s’arrêta quelques instants et une petite mare de sang se forma près de sa patte gauche.
Il la flaira, un peu inquiet, et prit la direction de l’Ouest. Plus tard l’odeur de l’homme flotta de nouveau jusqu’à ses narines, apportée par le vent volage.
Tyr avait bonne envie pourtant de s’arrêter, de s’allonger pour calmer le lancinement de ses blessures avec sa langue, mais il se hâta davantage, car il avait appris une chose que jamais plus il n’oublierait, à savoir : que l’odeur de l’homme s’accompagne toujours de douleur !
Il atteignit le fond du val et s’enfonça dans la futaie, particulièrement épaisse, pour gagner le lit d’un ruisseau dont le cours reliait entre elles les deux parties de son domaine.
Il le regagnait, ce ruisseau, toutes les fois qu’il était blessé ou bien malade, instinctivement, et aussi à la fin d’octobre, quelques jours avant d’hiverner.
Il y avait à cela une raison : il était né dans la futaie d’accès difficile située à la source dudit ruisseau ; ses jeunes années s’étaient passées au milieu des buissons chargés de baies savoureuses, abondant dans cette retraite inexpugnable. C’était son chez lui exclusif, la seule partie de son domaine où il ne tolérait personne. Il permettait à d’autres ours, noirs, bruns ou grizzlys, de hanter les marches éloignées de son fief, pourvu qu’ils s’éloignassent sans barguigner à son approche.
Il les laissait chasser, pêcher, dormir au soleil sur ses terres, à la condition implicite qu’ils se reconnussent pour vassaux.
Tyr n’était pas un égoïste et n’abusait pas de sa force pour chicaner ses congénères, quitte à réaffirmer parfois sa suzeraineté absolue. En ce cas, il y avait bataille. Et toujours, après ses victoires, Tyr regagnait cette même vallée, remontait le cours du ruisseau, afin de guérir ses blessures.
Il progressait plus lentement cette fois-ci que ces fois-là, car il éprouvait une douleur effroyable dans l’épaule gauche. Elle lui faisait même tellement mal que souvent sa patte cédait et qu’il manquait de trébucher.