C’est là qu’il retrouvait généralement, depuis bien des saisons d’amour, sa compagne Iskwao, une superbe femelle qui venait en juillet des montagnes de l’Ouest. Elle était puissante et forte et d’une belle couleur brun doré, de sorte que ses oursons, les fils de Tyr, étaient les plus beaux des Rocheuses.
La mère regagnait son territoire à la fin d’août et les petits ouvraient les yeux sur les pentes lointaines de l’Ouest.
Si, plus tard, Tyr pourchassa jamais ses propres fils… et les rossa d’importance pour leur ôter le goût d’envahir son domaine, la nature clémente le lui laissa ignorer.
Semblable à la plupart des vieux célibataires, il n’aimait pas les enfants. Il supportait la présence d’un ourson à peu près comme un vieux misogyne supporterait celle d’une fillette rose, mais il n’était pas cruel, il n’avait jamais tué de petits ours. Il en avait giflé sérieusement, par contre, lorsqu’ils osaient s’approcher de lui ; mais toujours avec la paume plate et tout juste avec ce qu’il fallait de force pour les envoyer rouler cul par-dessus tête, telles de grosses boules duveteuses.
Je l’ai déjà dit, il était tout à fait chevaleresque. Jamais il n’avait pourchassé une mère ours, ni ses oursons ; jamais il ne l’avait attaquée, fût-elle la plus désagréable des mégères, et, même lorsqu’il les trouvait attablés devant l’un de ses festins, il se bornait à gifler les « gosses ».
Il n’y avait eu qu’une exception à cette règle.
L’année précédente, il avait « flanqué une tripotée » à une véritable ourse, à une femelle genre suffragette, si impudente qu’il avait dû, pour préserver sa dignité, la rosser des plus durement.
Je ne vous raconte tout ceci que pour que vous compreniez quelles furent les impressions de Tyr lorsque, au détour d’un éboulis, il aperçut un ourson, seul, aplati sur son petit ventre et se tortillant comme un ver.
Il n’avait pas plus de trois mois, âge bien tendre pour se promener seul. Il avait une frimousse brune toute futée et il portait sur sa poitrine une tache blanche qui le désignait comme membre de la tribu des ours.
Il faisait tout ce qu’il pouvait pour exprimer à sa manière : Je suis perdu, j’ai soif, j’ai faim et j’ai un piquant dans la patte !