Pour la première fois, il sentait et goûtait la chair palpitante et lapait le sang âcre et chaud. Dès lors, Muskwa serait, comme l’était Tyr, un tueur de gibier.

Tous les grizzlys incidemment ne chassent pas le gros gibier. Ceux qui le chassent sont plutôt rares. La plupart d’entre eux se contentent d’un régime végétarien, corsé de gerboises, de marmottes, de porcs-épics, et de poissons. C’est le hasard qui les transforme en chasseurs de caribous, de chèvres, de moutons, même de buffles.

Pendant deux heures, Tyr et Muskwa festoyèrent sans interruption, non pas à la façon des chiens, mais à la manière des gourmets.

Muskwa, à plat sur sa bedaine et presque entre les pattes de Tyr, se gorgeait de chair juteuse.

Tyr commençait par les hors-d’œuvre, malgré que le sapoos-oowin l’eût vidé comme une pièce sans meubles.

Il arrachait les minces feuilles de graisse qui entouraient les reins et les entrailles de sa victime, et les mâchonnait les yeux mi-clos.

Les dernières lueurs du soleil s’effacèrent par delà les monts et l’obscurité s’étala après un crépuscule rapide. Il faisait sombre lorsqu’ils cessèrent de se repaître et cette fois Muskwa était plus large que long.

Naturellement conservateur, Tyr ne gaspillait jamais rien de ce qui est bon à manger, et si le vieux caribou mâle s’était fourré à cet instant délibérément dans ses pattes, il l’eût certainement épargné.

Il avait de quoi satisfaire sa faim pendant plusieurs journées et entendait mettre en sûreté cette réserve de nourriture.

Il s’en fut donc vers le boqueteau de pins balsamiques sans que l’ourson gavé eût fait un effort pour le suivre. Muskwa était trop heureux pour bouger, et il se doutait bien que Tyr n’abandonnerait pas les reliefs plantureux de son festin.