Les premières fleurs éclaboussaient de taches violentes rouges, jaunes ou pourpres, le flanc ensoleillé des monts. Et tout ce qui vivait chantait… les marmottes issues de leur trou, les loirs pompeux sur leurs terriers, les gros bourdons qui butinaient de fleur en fleur, les éperviers dans la vallée et les aigles au-dessus des pics.
Oui, Tyr lui-même avait chanté en pataugeant dans la boue tiède quelques instants auparavant : ce n’était ni un rugissement, ni un grognement, ni une plainte. C’était une sorte de ronron qu’il émettait toutes les fois qu’il avait lieu d’être content. Les ours chantent comme ils peuvent ! Or, cette odeur mystérieuse avait soudain troublé pour lui la paix de ce jour idéal.
Immobile, il flairait le vent.
Elle l’intriguait, elle l’inquiétait sans pourtant l’alarmer vraiment. Et il était aussi sensible à cette nouvelle odeur étrange que la langue d’un enfant peut l’être à la première goutte de whisky.
Enfin un grondement de menace roula comme un tonnerre lointain aux cavités de sa poitrine.
Monarque absolu sur ses terres, il avait fini par comprendre qu’il ne devait pas tolérer l’intrusion de cette odeur dont il ignorait la nature et dont le possesseur n’était pas soumis à sa souveraineté.
Il se souleva lentement, développa ses neuf pieds dix pouces, et s’assit sur son arrière-train comme un chien dressé l’eût pu faire, croisant ses pattes formidables de devant sur ses pectoraux.
Depuis dix ans qu’il était né et qu’il vivait dans la montagne, jamais, mais jamais il n’avait flairé une odeur analogue.
Il la défia. Il l’attendit, sans se cacher, sûr de sa force.
Il était de taille monstrueuse, musclé comme l’étaient ses ancêtres redoutables, les ours des cavernes, et beau en sa toison nouvelle, d’un beau brun doré sous le soleil.