Combien d’années de vie avait-il volées aux animaux massacrés par lui ?
Quel bourreau sinistre il avait été ce jour où, dans une matinée, il avait tué trois ours sur un éboulis de montagne et deux caribous dans la vallée… Cent ans de battements de cœur, de bonheur paisible… Il avait détruit cent ans en trente minutes, pour le plaisir exacerbé de tuer !
Il se mit à additionner, en fixant le feu, le total de ses destructions, et il arriva à mille ans. Il se leva et sortit du camp sous la lumière froide des étoiles. Il écouta le ronron nocturne de la vallée et emplit ses poumons de l’air balsamique, cependant qu’il se demandait ce qu’il avait gagné par ce rouge massacre de dix siècles de vie.
Il conclut justement qu’il n’avait rien gagné. Ce fameux jour où il avait détruit cinq vies, il ne s’était pas senti plus joyeux qu’aujourd’hui où il n’avait pas tué.
Il avait perdu son envie de tuer comme il avait tué, mais la chasse n’avait rien perdu de sa fascination pour lui. Son attrait était plus grand que jamais. Elle tenait pour lui en réserve des joies qu’il n’avait jamais connues auparavant.
Des centaines de choses nouvelles avaient pris la place du triomphe momentané qu’il éprouvait jadis à voir les convulsions d’agonie d’une bête tombée sous ses balles.
Il éprouvait toujours le désir de tuer et il continuerait à tuer, sans quoi il n’eût été ni un chasseur, ni un mangeur de viande, mais il n’avait plus la mentalité d’un Indien et la joie du massacre ne l’aveuglait plus !
Il contempla la vallée éclairée d’étoiles où il pensait que Tyr devait être.
C’était là une chasse, une vraie chasse, et il s’était déjà promis de jouer franc jeu.
Il s’était décidé à chasser Tyr, mais Tyr seul. Il était enchanté de ne l’avoir point tué sur la pente, car la chasse gagnerait en intérêt maintenant à cause de la méfiance du grand grizzly pour l’homme.