Quand ils ne furent plus séparés que par une distance d’un mètre, il y eut un temps d’arrêt. Pendant peut-être trente secondes, analogues à des hommes en colère, ils cherchaient à se terroriser mutuellement par la fixité de leur regard.

Muskwa tremblait comme de fièvre quarte et il gémissait doucement sans interruption ; ce gémissement atteignit les oreilles de Tyr. Ce qui se passa alors survint si rapidement que Muskwa en devint muet de terreur et qu’il demeura aplati sur la terre, aussi immobile qu’un roc. Avec ce rugissement rauque du grizzly qui ne ressemble au cri d’aucun autre animal, Tyr se précipita sur l’ours noir. L’ours noir se souleva légèrement sur son arrière-train, juste assez pour se rejeter un peu en arrière. Leurs poitrines se heurtèrent. L’ours noir roula sur le dos, mais Tyr était trop avisé et trop vieux combattant pour se laisser prendre à cette ruse, et les griffes tranchantes de l’ours noir ne rencontrèrent que le vide lorsque sa patte postérieure droite se détendit violemment ; par contre, Tyr enfonça ses longues canines jusqu’à l’os de l’épaule de son ennemi ; en même temps, il lui portait un terrible coup du revers de sa patte gauche. Mais Tyr était un fouisseur et ses griffes étaient usées ; l’ours noir, lui, grimpeur d’arbres, avait des griffes comme des couteaux, et, comme des couteaux aigus, elles s’enfoncèrent dans l’épaule blessée de Tyr et le sang en jaillit.

Avec un rugissement qui fit trembler la terre, le grand grizzly s’arracha au corps à corps et se dressa de toute sa hauteur, de tout ses neuf pieds six pouces. Il avait donné un avertissement à l’ours noir. Même après le début de cette échauffourée, son ennemi eût pu battre en retraite sans risquer d’être poursuivi, mais maintenant il s’agissait d’une lutte à mort. L’ours noir avait fait plus que ravager sa cache, il avait rouvert la vieille blessure, la blessure infligée par l’homme. La minute d’avant, Tyr ne combattait que pour sa suzeraineté et pour son bon droit, sans grande animosité et sans désir de tuer ; maintenant il était terrible, sa gueule était ouverte et il y avait quinze centimètres d’une mâchoire à l’autre. Ses lèvres se retroussaient au point de découvrir ses dents blanches et ses gencives rouges, des muscles saillaient comme des cordes sur ses narines et entre ses yeux se creusait une fente semblable à celle que laisse un coup de hache dans un tronc de sapin ; ses yeux brillaient comme des escarboucles.

Leurs pupilles, d’un vert noir, se trouvaient presque oblitérées par le flamboiement qui s’en dégageait.

Tyr ne combattit pas longtemps debout.

Pendant peut-être cinq ou six secondes, il demeura dressé, mais comme l’ours noir avançait d’un pas, il se laissa retomber rapidement sur ses pattes.

L’ours noir l’imita aussitôt et, dès lors, pendant de longues minutes, Muskwa s’aplatit davantage contre terre, tout en observant le combat avec des yeux brillants.

Ce fut terrible.

Ce fut une de ces batailles dont seules sont témoins les jungles et les montagnes. Les rugissements en réveillèrent tous les échos des vallées.

Comme des créatures humaines, les deux bêtes géantes se servaient, pour s’étreindre, de leurs puissants avant-bras, tandis qu’ils s’entre-déchiraient de leurs crocs et de leurs griffes de derrière.