« Je n’aurais jamais pensé, dit-il, et sa bonne figure se prit à rougir d’un peu de honte, que tu me jouerais un pareil tour, Muki ! Ta gentillesse est extrême, mais quand renonceras-tu, mon vieil ami, à me traiter en petit garçon ? »

Sa main se posa affectueusement sur l’épaule de Mukoki et le vieux chasseur, tournant vers lui la tête, le regarda, tout heureux. Une grimace de satisfaction se dessina sur sa rude figure ridée, ravagée par les intempéries, et tannée comme un cuir par les longues années vécues dans le Grand Désert Blanc. Le premier, il avait, sur ses épaules, promené le petit Wabi à travers bois et forêts. Il l’avait fait jouer et en avait pris soin, lorsqu’il n’était encore qu’un enfantelet, et il l’avait initié aux mœurs du Désert. Lorsque Wabi avait été envoyé au collège, nul autant que le vieil Indien, sinon la petite Minnetaki, n’avait souffert de cette séparation. Pour les deux enfants, il était comme un second père, un gardien à la fois et un camarade, attentif et muet. Le contact de la main de Wabi fut pour lui une ample récompense de sa longue veillée et il exprima sa joie par deux ou trois grognements caverneux.

« Vous avoir eu, dit-il, mauvaise journée. Beaucoup fatigué. Moi me porter bien. Veiller, pour moi, meilleur que dormir ! »

Il se redressa sur ses jambes et tendit à Wabi la longue fourchette avec laquelle il triturait la viande sur les broches.

« Occupez-vous de cela, ajouta-t-il. Moi aller voir les pièges. »

Rod s’était éveillé, lui aussi. Il avait entendu la fin de la conversation. De la hutte, il cria :

« Attends-moi une minute, Mukoki. Je t’accompagne. Si tu as pris un loup, je veux le voir.

— Sûrement que j’en ai pris un », ricana Mukoki.

Roderick ne tarda pas à se présenter, complètement habillé et avec une bien meilleure mine que lorsqu’il s’était couché. Il s’étira devant le feu, étendit un bras, puis l’autre, esquissa une grimace de douleur, et annonça à ses compagnons qu’il se sentait aussi dispos que jamais, sauf la souffrance qu’il éprouvait au bras gauche et qui était encore vive. Bref, il se retrouvait à peu près lui-même, comme dit Wabi.

Il partit donc, en compagnie de Mukoki, le long du fleuve, en marchant avec lenteur et précaution. La matinée était grise et morne, et de temps à autre voltigeaient de gros flocons de neige, preuve certaine qu’avant la fin de la journée une nouvelle tourmente neigeuse aurait lieu.