Ce fut si dextrement fait que, sans réfléchir à ce qu’il disait, Rod ne put s’empêcher de s’exclamer :
« Est-ce ainsi, Muki, que tu scalpes les gens ? »
Le vieil Indien leva les yeux vers lui, le regarda pendant un instant, et il ouvrit toute grande sa mâchoire. Quelque chose en jaillit, qui était ce que Rod avait encore entendu, chez Mukoki, de plus proche du rire, tel du moins que le pratiquent les autres hommes. Lorsque Mukoki, en effet, voulait rire, il émettait d’ordinaire un son innomé, une sorte de gloussement, que ni Rod, ni Wabi n’eussent été capables d’imiter, quand ils s’y seraient évertués un mois durant. Mais, cette fois, sa rate se dilatait en plein.
« Jamais scalpé blancs ! Mon père avoir fait cela quand il était jeune. Jamais plus depuis. Moi, jamais ! »
Et le rire, lui rentrant dans la gorge, retourna au gloussement coutumier, qui durait encore lorsque les deux compagnons atteignirent le campement.
Dix minutes, pas plus, furent consacrées à la préparation et à l’absorption d’un déjeuner léger. La neige commençait à tomber sérieusement et, en se mettant immédiatement en route, ils étaient assurés que leurs traces seraient bientôt oblitérées. C’était ce qui pouvait leur arriver de mieux, quant à la poursuite possible des Woongas. Il n’y avait pas à craindre, d’autre part, que Wabi ne pût les rejoindre, puisqu’il avait été convenu qu’ils ne cesseraient de suivre le cours glacé de l’Ombakika. Il les aurait rattrapés avant la chute de la nuit.
Wabi, en effet, n’avait pas, de son côté, perdu de temps. Armé de son fusil, de son revolver et de son couteau de chasse, une hache à la ceinture, il avait gagné l’extrémité du lac, là où s’était déroulé, dans les mélèzes, le duel inégal entre le vieil élan et les loups. Il en trouva le dénouement un peu plus loin, sur la neige, où étaient épars les débris d’un grand squelette, près d’une paire énorme de cornes.
Debout sur ce champ de bataille prodigieux, Wabi eût beaucoup donné pour avoir Rod à le contempler avec lui. Du vieil élan héroïque, ces quelques os étaient tout ce qui restait. Mais la tête et les cornes qui la surmontaient étaient intacts. C’étaient les bois les plus magnifiques que le jeune homme eût jamais trouvés dans le Grand Désert Blanc. Et la pensée lui vint que si ce splendide trophée pouvait être conservé, puis rapporté plus tard en pays civilisé, il lui serait payé cent dollars, si ce n’est plus.
Il était loisible de voir que la lutte avait été chaude. Près du squelette de l’élan était une carcasse de loup, à demi dévorée par les autres loups, et quinze pieds plus loin, il y en avait une seconde, dans le même état. Les deux têtes étaient entières et Wabi les scalpa. Puis il continua la piste.
Là où il se souvenait avoir tiré ses deux dernières cartouches, deux autres carcasses gisaient. A l’orée du bois de mélèzes, il en découvrit une troisième. Sans doute ce dernier loup avait-il été, dans la journée, blessé par lui ou par Rod, et était-il venu mourir en cet endroit, achevé vraisemblablement par ses frères. Un demi-mille au delà, là où la fusillade avait battu son plein, une sixième et une septième carcasse complétaient la collection. Il prit tous ces scalps et s’en revint vers les restes du vieil élan.