La tête de l’animal avait reçu de nombreux coups de dents. Mais, comme il s’y trouve peu de chair, les loups ne s’y étaient pas acharnés davantage. La peau, aux endroits où elle était endommagée, pouvait être recousue habilement et reprisée. Les Indiens de la factorerie excellaient à ce genre de travail.

Mais comment conserver cette tête jusqu’au retour, c’est-à-dire dans plusieurs mois ? Si Wabi la suspendait à une branche d’arbre, il y avait à craindre que les premiers jours tièdes du printemps futur ne la corrompissent. Un autre risque était qu’elle ne fût volée par quelque autre chasseur, qui viendrait à passer.

Wabi n’ignorait pas que les Indiens ont coutume de garder, fort longtemps parfois, dans ce qu’ils appellent des « trous de glace », des têtes gelées de caribous et d’élans. Il était préférable de prendre modèle sur eux. Il traîna donc, non sans peine, l’énorme tête et ses ramures au plus touffu du bois de mélèzes, là où pénétraient rarement les rayons du soleil, et, prenant sa hache, il se mit au travail.

Durant une heure et demie, il brisa sans relâche la terre glacée et y pratiqua une fosse suffisante pour recevoir son précieux trophée. Il tassa au fond, avec ses pieds et avec la crosse de son fusil, une bonne couche de neige. Puis, ayant posé dessus la tête monstrueuse, il remplit la fosse avec de la terre, dont il brisa les mottes, le mieux qu’il put. Il termina l’opération en recouvrant et dissimulant le tout sous une dernière couche neigeuse, écota deux arbres voisins, d’un coup de hache, et reprit le chemin du campement.

« Ce sol, se disait-il à lui-même tout en marchant, ne dégèlera pas avant juin. Sept scalps de loups, à quinze dollars, font cent cinq dollars. Et cent dollars pour la tête, font deux cent cinq au total. C’est, en chiffres ronds, soixante-dix dollars pour chacun de nous trois. Hé, hé ! mon vieux Rod, cela constitue, en vingt-quatre heures, un gain honorable ! »

Cette excursion en arrière avait duré trois heures. La neige floconnait abondamment lorsque Wabi retrouva le campement abandonné et la piste déjà à demi recouverte, laissée derrière eux par Roderick et par Mukoki, celui-ci tirant le petit toboggan sur lequel était chargé le bagage commun.

Courbant la tête sous la blanche et silencieuse avalanche, le boy entreprit de rejoindre au plus vite ses deux compagnons. Si épaisse était la rafale qu’il ne pouvait voir à dix arbres devant lui. La rive opposée du fleuve avait complètement disparu. Temps fait à souhait, pensait-il, pour fuir les Woongas !

Pendant deux heures, il alla de la sorte, infatigable. La trace des pas de ceux qui le précédaient, et dont la marche était plus lente que la sienne, apparaissait de plus en plus fraîche. Preuve évidente qu’il gagnait sur eux. Il fallait, à vrai dire, qu’il connût que ces pas étaient des pas d’hommes. Car la neige les brouillait si bien qu’un étranger aurait pareillement pu croire qu’un élan ou un caribou les avait marqués.

Après la troisième heure, et pensant avoir parcouru au moins dix milles, Wabi s’assit pour se reposer un peu et restaurer ses forces, en mangeant les provisions dont, le matin, il s’était muni. L’endurance de Rod le surprenait. Il estimait que trois ou quatre milles le séparaient encore de Mukoki et du jeune blanc, à moins qu’eux aussi eussent fait halte pour manger. Cette supposition était très probable.

La solitude était, autour de lui, immensément calme. Rien ne troublait le silence. Pas même ne résonnait le gazouillement d’un oiseau-de-la-neige[5].