Il n’entendit rien que les battements de son cœur, qui frappait contre sa poitrine, comme un marteau. Ce n’était point la peur qui le retenait, puisque nul danger ne se manifestait, mais l’incertitude même de ce danger, inconnu et possible.
D’un mouvement instinctif et irraisonné, comme l’eût fait un animal, il s’aplatit le ventre sur le sol, pareil à un loup à l’affût, qui cherche à se rendre invisible. Le canon de son fusil était fébrilement braqué vers l’étranglement obscur et mystérieux. A pas de loup aussi, lentement, le péril n’approchait-il pas ? Et, davantage encore, il s’écrasa dans la neige.
Les minutes succédaient aux minutes. Il n’entendait toujours rien. Puis, soudain, résonna, comme un indubitable avertissement, le babillage d’un oiseau-des-élans[6]. Peut-être était-ce simplement un renard errant qui avait dérangé l’oiseau et lui avait fait prendre son vol, ou un renne, ou un caribou, ou un élan même qui l’avaient effrayé. Mais ce chant, aux notes douces et rapides, pouvait aussi, et Wabi ne douta point que ce ne fût le cas, annoncer l’homme !
[6] Moose bird. Ces oiseaux ont l’habitude de venir, lorsque les élans sont au repos, se poser sur leur dos et débarrasser ces animaux de leurs parasites, comme font chez nous les sansonnets avec les bœufs et les moutons. (Note des Traducteurs.)
Reprenant son sang-froid, Wabi se releva cependant et s’engagea sous les cèdres, le long du torrent gelé. Il traversa leur ombre sans encombre, avec d’infinies précautions, et observa, caché derrière une souche, l’espace découvert qui s’étendait au delà. La neige tombait un peu moins serré et son regard percevait les objets assez loin devant lui.
Son émotion était à son comble. Le caquetage d’un écureuil rouge, en partant à l’improviste, tout près de lui, le fit sursauter. Un peu plus outre, il pensa entendre un frottement, dans l’ombre, comme si un fusil avait accidentellement raclé une branche d’arbre.
Tout à coup, il crut apercevoir deux ombres, à peine distinctes, qui émergeaient des ténèbres. De l’une de ses mains, gantées de mitaines, il s’essuya les yeux, humides de la neige qui lui fondait sur le visage, et regarda fixement, avec acuité. Aucun doute, cette fois, n’était possible. Les deux ombres qui avaient fait s’envoler l’oiseau-des-élans approchaient, silencieuses.
Leur silhouette ne tarda pas à se dessiner plus nettement. Il reconnut que c’étaient deux hommes. Ils avançaient avec une précaution extrême, mètre par mètre, rampant à demi sur le sol, comme lui-même tout à l’heure, et semblant s’attendre pareillement à rencontrer un ennemi. Wabi amena son fusil à hauteur de son épaule. Il n’avait pas été vu et la chance était pour lui. Il tenait les deux ombres au bout de son fusil. La mort hésitante dépendait d’une pression de son doigt sur la gâchette.
Son imagination affolée lui dépeignait Rod et Mukoki tombés dans une embuscade et assassinés par les deux Woongas (car il ne doutait plus de l’identité des deux ombres), qui maintenant revenaient en arrière sur la piste, afin de le massacrer lui-même. Oui, oui, c’était bien cela… Et son doigt, imperceptiblement, commençait à presser la détente.
Il allait tirer, lorsque les deux ombres qui n’étaient plus qu’à une vingtaine de yards s’arrêtèrent et, se rapprochant l’une de l’autre, semblèrent se concerter. Wabi rabaissa son fusil et tendit l’oreille, afin d’écouter ce qu’elles disaient.