Les quelques bagages qui avaient été déchargés furent réemballés sur le toboggan et les trois compagnons reprirent leur course, se traçant une nouvelle piste sur la cime pittoresque et sauvage de la montagne.
Wabi marchait devant, portant son paquet, ce qui allégeait d’autant le traîneau, et choisissant, pour que passât celui-ci, les meilleurs endroits. Du tranchant de sa hache, il rognait les buissons et les arbrisseaux importuns.
A une douzaine de pieds derrière lui suivait Mukoki tirant le toboggan, auquel Loup était solidement attaché avec une babiche[7]. Roderick, chargé d’un léger paquet, fermait la marche.
[7] Lanière très solide, faite avec de la peau d’élan ou de caribou. (Note des Traducteurs.)
Il était à bout de forces et complètement démoralisé. C’est à peine si, dans les ténèbres, il pouvait, de temps à autre, distinguer de Wabi une silhouette fugitive. Mukoki, plié en deux sous son harnais, n’était guère plus perceptible. Seul, Loup était assez près de lui pour servir de société.
L’enthousiasme du départ avait été long à se refroidir. Mais maintenant, en cette nuit lamentable, la pensée de Rod se reportait à Wabinosh-House, où il souhaitait mentalement d’être encore à côté de Minnetaki lui contant, sur une bête ou un oiseau rencontrés dans la journée, quelque jolie légende. Combien cet entretien aurait eu plus de charme que la situation présente !
Mais la vision de la petite vierge ensorceleuse, où se noyait son rêve, fut soudainement interrompue, de façon désagréable. Mukoki s’étant, pour souffler, un instant arrêté, Roderick n’y prit point garde et continua à avancer. Si bien qu’il vint se jeter dans le traîneau et s’y étala de tout son long. En voulant se retenir, il empoigna le harnais de l’Indien qui, ne s’attendant pas à cette brusque secousse, perdit l’équilibre et culbuta à son tour, par-dessus lui.
Wabi, entendant du bruit, vint voir ce qui advenait et les trouva tous deux dans cette posture comique. Ce fut un heureux accident, car le boy se mit à rire de bon cœur, tout en aidant Mukoki à se dépêtrer de son harnais. Rod se releva ensuite et, secouant la neige qui lui emplissait les yeux, les oreilles et même le cou, joignit son rire à celui de Wabi, et ses idées noires s’envolèrent.
La crête devenait de plus en plus étroite. A leur gauche, tout en cheminant, les trois hommes écoutaient, en-dessous d’eux, la course tumultueuse du torrent, dont le gel n’avait pas encore immobilisé le courant trop rapide. Un précipice était là, qu’ils devinaient sans le voir. D’autres blocs erratiques et des quartiers de rochers, que des cataclysmes préhistoriques avaient semés ou amoncelés, entravaient maintenant leur marche et il ne leur était plus permis d’avancer qu’avec une prudence de tous les pas.
La clameur du torrent augmentait d’intensité à mesure qu’ils marchaient, tandis que Rod voyait se dessiner, à sa droite, une ombre énorme, confuse encore, qui montait dans le ciel, au-dessus d’eux. Un moment arriva où Mukoki et Wabi alternèrent leurs rôles.