« Muki a déjà passé ici, cria Wabi à l’oreille de Rod. Je lui laisse l’emploi de chef de file, car le passage n’est pas sans danger. Au-dessous de nous, le torrent se précipite en une haute cataracte. Écoutez-le. »

Le tumulte de l’eau était devenu si fort, en effet, que la voix de Wabi en était presque étouffée.

L’émotion de Rod était à son comble et il en oubliait sa lassitude. Jamais, dans ses rêves de folles aventures, il n’avait prévu pareille heure. Il écarquillait ses yeux et ses oreilles, et tâchait de percer le paysage, qu’il entendait et sentait autour de lui.

Soudain, dans l’éclair d’une brève accalmie neigeuse, il vit la grande ombre qui, à sa droite, montait dans la nuit s’estomper nettement, et il se rendit compte de leur situation à tous trois. L’ombre était une montagne gigantesque, dont ils n’occupaient nullement le faîte, mais au flanc de laquelle courait le chaînon rocheux qu’ils suivaient. A gauche, le précipice ouvert tombait à pic dans les ténèbres bouillonnantes. Et, comme il heurtait du pied un morceau de bois mort, Rod le ramassa et le lança dans le vide. Il écouta ensuite, pendant une ou deux minutes, mais il n’entendit rien que la clameur titanesque, qui grondait sans trêve. Un frisson lui courut sur l’échine. C’étaient bien là des sensations qui ne traînent point les rues des grandes villes !

Le chaînon rocheux continuait à s’élever. Le jarret, à défaut de la vue, en donnait la perception. Wabi surtout peinait à tirer le toboggan. En dépit de sa fatigue et de sa blessure, Rod voulut lui donner un coup de main et il poussa, à l’arrière.

Une demi-heure durant, l’ascension se continua et le bruit de la cascade diminua d’intensité, puis s’éteignit, Il finit même par n’être plus.

« Halte ! » cria Mukoki.

La caravane était arrivée au faîte de la montagne qui, pour être d’une hauteur respectable, n’était point aussi formidable qu’elle avait d’abord paru à Rod. Wabi jeta à terre son harnais avec un « Ouf ! » de satisfaction, et Roderick poussa une exclamation de joie. Quant à Mukoki, toujours infatigable, il s’enquit aussitôt d’un endroit propice pour camper.

Cette fois encore, un volumineux rocher fournit son abri. Rod et Wabi aidèrent l’Indien à couper des bourrées de sapin, pour confectionner la hutte et les lits, après que la neige du sol eut été soigneusement balayée. Une heure après, tout était terminé et la flamme folâtre crépitait. Des peupliers morts, renversés sur le sol, le meilleur combustible qui se puisse trouver, avaient fourni le bois en abondance.

Les trois compagnons s’aperçurent alors qu’ils étaient affamés et Mukoki fut délégué aux soins de la cuisine. Café et venaison furent bientôt prêts.