Tout autour du campement, qui était à l’extrême sommet de la montagne, se déroulait un immense et merveilleux panorama. Les arbres, les rochers, toute la montagne elle-même, étaient couverts de deux pieds de neige, blanche et respendissante sous le soleil.
Le Wilderness[8] lui apparaissait dans toute sa grandeur. Aussi loin que pouvait porter la vue, la blanche étendue, mille après mille, se dépliait vers le Nord, jusqu’à la Baie d’Hudson. En un éblouissement béat, Rod embrassait du regard, au-dessous de lui, la ligne des forêts noires, puis plaines, vallonnements et collines, qui se succédaient sans fin, entrecoupés de lacs scintillants, encadrés de sapins, et d’un grand fleuve déroulant son cours glacé. Ce n’était pas le désert sinistre et morne, comme il l’avait cru d’après ses lectures. C’était une splendeur magnifique et variée, dans un décor immaculé. Son cœur palpitait de plaisir, tandis qu’il planait sur cet immense horizon, et le sang lui empourprait la face.
[8] Le Wilderness est un terme générique, intraduisible, qui, comme le Causse, la Brousse, le Maquis, la Pampa, le Steppe, désigne une région particulière et l’ensemble des éléments-types qui la constituent. Le Wilderness, dit aussi le Wild, ou le Grand Désert Blanc, s’étend, dans le Nord canadien, jusqu’au Cercle Arctique et à la Mer Polaire. C’est une région aux vastes solitudes, qui, à mesure qu’elle s’avance vers le nord, se fait plus rude et plus désolée. La partie sud, où évoluent les personnages de ce roman, est pittoresque et accidentée, avec une faune et une flore variées, qui disparaissent, elles aussi, peu à peu, pour faire place ensuite à une terre à peu près morte. (Note des Traducteurs.)
Mukoki était venir le rejoindre dans sa contemplation et, de sa voix gutturale, il lui disait :
« Beaucoup caribous, là, en bas ! Beaucoup caribous ! Plus d’hommes du tout ! Plus de maisons ! Pendant vingt mille milles ! »
Roderick plongea ses yeux dans ceux du vieil Indien qui, lui aussi, paraissait tout ému. Ou eût dit que ses ardentes prunelles cherchaient à percer cet infini, à aller loin, plus loin encore, jusqu’aux postes extrêmes de l’immense Baie d’Hudson.
Wabi s’était joint à eux et avait posé sa main sur l’épaule de Rod.
« Muki, dit-il, est né tout là-bas, au delà de notre vision. Là-bas, lorsqu’il était jeune garçon, il a fait son apprentissage de chasseur. »
Puis, il attira l’attention de son ami sur l’extraordinaire transparence de l’atmosphère et la suppression apparente des distances qui en résultait.
« Voyez-vous cette montagne, pareille à un gros nuage, et que l’on pourrait, semble-t-il, toucher de la main ? Elle est à trente milles d’ici ! Et ce lac, de ce côté, qui vous paraît sans doute à une portée de fusil ? Cinq milles nous en séparent. Cependant, si un élan, un caribou ou un loup venait à le traverser, nous le distinguerions nettement. »