Pendant quelques instants encore, les trois hommes demeurèrent à regarder, silencieux. Puis Wabi et le vieil Indien retournèrent au feu et à la préparation du déjeuner, laissant Rod à son enchantement.

Quels mystères non résolus, songeait-il, quelles tragédies non écrites, quels romans insoupçonnés, quels trésors de dollars et d’or, devait enclore ce vaste Nord ! Pendant un millier, un million de siècles peut-être, il était demeuré inviolé, dans l’étreinte sauvage de la nature. Bien peu d’hommes blancs avaient pénétré ses solitudes, et les races autochtones, qui par endroits les parcouraient encore, y vivaient de la même existence que l’homme préhistorique !

Ce fut presque avec regret que Roderick s’entendit appeler pour déjeuner. Mais il ne bouda point à son appétit et ses rêves romanesques ne l’empêchèrent pas de faire honneur au repas.

Il demanda si l’on allait bientôt se mettre en route. Mais Wabi et Mukoki avaient déjà décidé de ne point prendre la piste ce jour-là et de demeurer au campement jusqu’au lendemain matin. Pour plusieurs raisons.

« Après la neige qui est tombée, lui exposa Wabi, nous ne pouvons plus voyager maintenant que sur nos raquettes. Il vous faut bien cette journée pour apprendre à vous en servir. En outre, la neige a recouvert toutes les traces existantes des animaux que nous chassons. Or, élans, rennes, caribous et, plus encore, les loups et les animaux à fourrure, ne vont pas se mettre en mouvement avant l’après-midi, ou même la soirée. Prendre la piste à cette heure ne nous servirait de rien. Demain, au contraire, nous nous rendrons compte, à loisir, des empreintes que nous rencontrerons et du genre de gibier qu’elles nous annoncent. Si le pays nous semble propice au but que nous poursuivons, alors nous y ferons halte et établirons notre campement d’hiver.

— Et les Woongas ? interrogea Rod. Vous pensez que nous en sommes suffisamment éloignés ? »

Mukoki émit un grognement.

« Woongas ne pas monter sur montagne. Derrière, beaucoup bons pays et giboyeux. Rester là. »

Cent autres questions furent posées par le jeune garçon, au cours du déjeuner, sur les blanches solitudes qu’ils dominaient et où ils s’enfonceraient bientôt. Et chaque réponse ne faisait qu’augmenter son enthousiasme.

Sitôt le repas terminé, il manifesta son désir de commencer son apprentissage des raquettes. Un heure durant, Wabi et Mukoki le pilotèrent dans un sens et dans l’autre, le long de la crête de la montagne, s’arrêtant aux moindres détails, battant des mains lorsqu’il avait réussi un saut exceptionnellement bon, et s’amusant beaucoup aussi lorsqu’il trébuchait dans la neige. A midi, Rod, fort satisfait de lui, trouva que tout allait pour le mieux.