« La trace n’est pas vieille, dit Wabi. L’empreinte n’est pas encore gelée et la neige vient à peine d’y reprendre son équilibre. Les petites mottes glissent encore les unes sur les autres, voyez, Rod ! C’est un gros mâle, un rude compagnon, et il n’y a pas une heure qu’il est passé par ici. »
A mesure que les chasseurs avançaient, les traces d’animaux devenaient de plus en plus fréquentes, trahissant les va-et-vient et l’agitation sauvage de la nuit. Ce fut d’abord la piste d’un renard, qu’ils croisèrent à plusieurs reprises. Ils constatèrent que le petit bandit des ténèbres avait finalement égorgé un gros lapin. La neige était couverte de sang et de poils, et une partie du corps n’avait pas encore été dévorée.
Wabi était demeuré pensif et examinait de près les empreintes.
« L’important, dit-il, serait de savoir de quelle catégorie de renard il s’agit. Cela, nous l’ignorons. C’est un renard, et voilà tout. Toutes les traces de ces animaux se ressemblent, quelle que soit l’espèce. Pécuniairement parlant, la question cependant est capitale. Le renard qui a passé ici représente peut-être une fortune… »
Mukoki gloussa, comme si cette heureuse perspective l’avait déjà rempli d’allégresse.
« Expliquez-vous, Wabi ! interrogea Rod.
— Eh bien ! expliqua Wabi, le camarade est peut-être un renard rouge ordinaire. Il ne vaut alors pas plus de dix à quinze dollars. Si c’est un renard noir, il en vaut de cinquante à soixante. De soixante-quinze à cent, si c’est ce que nous appelons un « croisé », c’est-à-dire s’il est mélangé de noir et d’argent. Et si c’est…
— Un énorme gris-argent… gloussa Mukoki.
— Alors, poursuivit Wabi, sa parure vaut deux cents dollars, si le sujet est ordinaire. De cinq cents à mille, si c’est une bête hors ligne ! Et maintenant Rod, comprenez-vous pourquoi nous aimerions à être fixés sur son identité ? Un argent, un noir ou un croisé mériterait la peine que nous le suivions. Mais il est bien probable que ce n’est qu’un rouge et nous gâcherions notre temps. »
L’éducation de Rod continua à se parfaire. Il vit des traces de loups, qu’on aurait crues être celles de gros chiens. Puis celles, légères, de sabots de cerfs, et celles aussi, très larges, griffes écartées, d’un lynx errant. Mais rien ne le frappa autant que les trous, gros comme sa tête, laissés dans la neige par l’élan. Quelle bête formidable ce devait être ! Il apprit également à distinguer, malgré leur similitude apparente, l’empreinte du sabot d’un petit élan de celle d’un caribou.