La journée avait été remplie de trop d’émotions pour que, le repas terminé, ils se retirassent immédiatement sous leurs couvertures, comme ils en avaient l’habitude. N’étaient-ils pas, d’ailleurs, arrivés au terme de leur longue marche ? Le plus fatigant était accompli. Il n’y avait plus devant soi, pour le lendemain, de pénible randonnée. Leur expédition s’annonçait sous d’heureux auspices et ils allaient pouvoir se livrer en paix au plaisir des sports d’hiver. Il leur était désormais permis, dans une bonne cabane, de bavarder le soir à leur aise.
Rod, Wabi et Mukoki ne s’en firent pas faute, cette nuit-là. Pendant de longues heures, ils causèrent, assis sur le seuil de la porte, devant le feu crépitant qu’ils attisaient. A vingt reprises, la conversation fut ramenée sur la tragédie de la vieille cabane. Vingt fois, les trois amis soupesèrent, dans la paume de leur main, les petites pépites, dont l’ensemble pouvait bien représenter une demi-livre environ. L’aventure était maintenant facile à reconstituer. Les deux hommes-squelettes avaient été jadis des prospecteurs d’or, qui s’étaient aventurés dans ces solitudes glacées, alors interdites aux blancs. Ils avaient découvert les pépites, qu’ils avaient ensuite soigneusement renfermées dans le sac de peau de daim. Puis, l’heure du partage venue, tous deux prétendant peut-être à leur unique possession, ils s’étaient disputés et une altercation violente avait suivi, qui avait abouti à la bataille des couteaux. Mais où et comment avaient-ils découvert cet or ? La question était plus malaisée à résoudre. Il n’y avait dans la cabane aucun outil de mineur, pic, ni pelle, ni creuset. Les trois amis en discutèrent jusqu’à minuit. Ils finirent par tomber d’accord que les constructeurs de la cabane n’étaient point des prospecteurs de métier et qu’ils avaient, par simple hasard, découvert le petit trésor pour lequel ils s’étaient entre-tués.
Dès les premières lueurs de l’aube, les trois hommes, après avoir absorbé le léger déjeuner du matin, entreprirent d’arracher le vieux plancher de la cabane. Une par une, les lattes de sapin furent enlevées et placées en pile, comme bois à brûler. Lorsque le terrain fut mis à nu, on le retourna avec une petite pelle, prise dans les bagages. Toutes les mousses parasites furent grattées. Si bien qu’à midi il ne restait pas un pouce de sol à explorer. Décidément, il n’y avait plus d’or.
Une détente s’ensuivit dans les esprits. L’idée de trouver une fortune cachée fut abandonnée. C’était déjà, au surplus, une gentille aubaine que les quelque deux cents dollars que représentaient les pépites.
Rod et Wabi ne songèrent plus qu’aux joies saines et variées que leur promettait la chasse, et aux trophées qui viendraient s’ajouter bientôt aux huit scalps de loups et au lynx. Mukoki commença à couper des rondins de cèdre vert, pour renouveler le plancher, et à les écoter.
Tout en alignant sur le sol, en les clouant et en bouchant, à force, les interstices du bois avec de la mousse, Rod sifflait joyeusement, et tant siffla-t-il qu’il en prit mal à la gorge. Wabi fredonnait les bribes d’une chanson Peau-Rouge, à l’allure sauvage. Mukoki se parlait à lui-même, ou élevait la voix, avec volubilité. Le plancher fut terminé aux chandelles et un poêle de fer, apporté sur le toboggan, fut incontinent monté dans la cabane, à la place de l’ancien foyer en pierres plates, à moitié écroulé, que les hommes-squelettes y avaient laissé.
Le souper y fut cuit, ce soir-là, et, le repas terminé, Mukoki installa sur le feu une grande marmite, qu’il remplit de graisse et d’os de caribou.
Rod lui demanda quelle sorte de soupe il cuisait. Pour toute réponse, il ramassa une demi-douzaine de pièges d’acier et les laissa tomber dans la marmite.
« Il faut, dit-il, pièges sentir bon, pour renard, loup, chat-pêcheur, et aussi martre… Tous venir quand piège sent bon.
— Si vous ne trempez pas les pièges, expliqua Wabi, neuf bêtes sur dix, et le loup plus qu’aucune autre, se méfieront et dédaigneront l’appât. L’odeur que l’homme laisse à l’acier, en le manipulant, les écarte. Après le trempage, au contraire, ils ne sentent plus que la graisse, qui les attire. »