Le soleil venait de disparaître vers le sud-ouest, derrière le lointain horizon, lorsque les deux boys et Mukoki quittèrent à nouveau la cabane.

Loup n’avait rien eu à manger depuis la nuit précédente. La férocité de la faim augmentait la flamme de ses yeux et la nervosité de ses mouvements. Mukoki eut soin de le faire remarquer à Rod et à Wabi. Il semblait couver la bête du regard.

La nuit rapide avait, de ses ténèbres, complètement enveloppé le Wilderness, lorsque tous trois atteignirent le bas-fond où ils retrouvèrent le daim suspendu à son arbre.

Rod fut commis à la garde des armes et du bagage, tandis que Wabi et le vieil Indien se mettaient en demeure de hisser le daim sur le gros rocher et sa plate-forme. Ils y parvinrent non sans peine et le jeune citadin commença à comprendre le plan de Mukoki.

La longue lanière, toujours attachée au cadavre de l’animal, fut jetée du rocher vers un bouquet de cèdres qui lui faisait face, et sur deux desquels trois plates-formes furent aussitôt aménagées à l’usage des trois chasseurs. Ceux-ci pouvaient y installer commodément leur embuscade, et même s’asseoir, sans danger aucun et bien cachés par les branches. Ce travail accompli, une autre préparation suivit, que Rod observa avec un vif intérêt.

Mukoki avait sorti de son vêtement, où il le tenait bien au chaud contre son corps, le bidon rempli de sang. Il en répandit un tiers environ, tant sur la neige qui était au pied du rocher que sur la paroi même du gros bloc. Il en versa le reste, goutte à goutte, sur diverses pistes, qu’il fit rayonner dans plusieurs directions.

Loup avait accompagné ses maîtres au cours de cette opération et, comme la lune ne devait pas se lever avant trois heures encore, les trois chasseurs établirent un feu, à l’abri du rocher. Ils y firent quelques grillades, afin de passer le temps, puis bavardèrent quelque peu.

Il était neuf heures lorsque l’astre des nuits émergea du Grand Désert Blanc. Cette grande aube de la nuit septentrionale exerçait sur Rod une fascination chaque soir renouvelée. Le globe ardent et pourpre semblait ramper tout d’abord sur la crête des forêts et des collines, splendeur palpitante, qui s’allumait au-dessus de la terre désolée, dans la pureté sereine d’un ciel que ne voilaient ni brume ni nuage. Si rapide était son mouvement qu’on croyait voir, dans l’au-delà, marcher ce globe, à l’œil nu. Puis, à mesure qu’il montait, la couleur de sang dont il était teint s’évanouissait, pour faire place, peu à peu, à une douce lumière, qui tenait le milieu entre l’argent et l’or. Alors seulement, l’univers s’illuminait sous le soleil nocturne.

Lorsque cet instant fut arrivé, Mukoki fit signe aux deux boys de le suivre, et ils regagnèrent, avec Loup, leur embuscade.

Le loup captif fut alors attaché, avec une forte lanière, à un petit sapin, au pied du gros rocher qui portait à son sommet le cadavre du daim. En l’air, il huma l’odeur du daim ; sous ses pattes, il flaira les caillots du sang répandu par Mukoki dans la neige. Ses mâchoires s’ouvrirent et se refermèrent, dans un grognement.