Rod et Wabi qui l’observaient, cachés près de là, derrière un tronc d’arbre, le virent qui se démenait ensuite, dans une agitation toujours croissante. Raide sur ses pattes, les narines pointées en avant, il semblait recueillir le vent en tous sens.
Son dos était hérissé et son nez s’élargissait. Ce sang dans la neige, cette bête morte sur le rocher, ce n’était plus la nourriture habituelle que lui offraient les hommes. L’instinct sauvage de Loup se réveillait et il se croyait retourné en pleine chasse, comme ses ancêtres.
A un moment donné, il parut faire un retour sur lui-même et, se souvenant de ses maîtres, se remémorant sa domesticité coutumière, il regarda en arrière, vers les cèdres. Mais ses maîtres avaient disparu. Il ne les voyait, ni ne les entendait plus. Il renifla vers eux. Puis, bientôt, il reporta son attention passionnée vers le sang et l’odeur du daim.
Allant et venant au bout de sa longue lanière, il rencontra sur la neige, qui craquait sous ses pattes, d’autres taches de sang, et il tenta de suivre plus loin la piste rouge tracée par Mukoki. Furieusement, il tirait sur la lanière qui le retenait captif et, comme un chien irrité, il tentait vainement de la ronger, oubliant qu’elle était assez solide pour résister à l’emprise de ses dents. Les chasseurs entendaient ses gémissements, qui se terminaient en une brève et hurlante chanson.
Et, tout autour du petit sapin auquel il était attaché, il courait, de plus en plus excité, avalant des gorgées de neige sanglante, qui lui dégouttait des mâchoires. Il se retournait ensuite vers le rocher et vers son gibier, qu’il ignorait être mort ou vivant, tout assoiffé de carnage et frémissant du désir atavique de tuer, tuer, tuer !
En un dernier effort pour se libérer et briser son lien, et reprendre sa liberté joyeuse et sauvage, il fit un bond frénétique. Puis, voyant son impuissance, il retomba sur la neige, pantelant et pleurant, désespérément.
Il s’assit ensuite sur son derrière, au bout de sa lanière, et vers le ciel il tourna sa tête éclairée par la lune. Son museau se balança, à angle droit avec ses épaules hérissées, et peu à peu, comme un chien d’Esquimau, il commença sa « hurle à la mort ».
Puis, le sourd et lamentable gémissement se mit à croître en durée, en volume et en force, jusqu’à ce qu’il éclatât en un long appel sinistre, qui s’élevait par-dessus plaines et montagnes, et s’en allait au loin faire retentir les échos. C’était maintenant le cri de ralliement du loup, la grande clameur de chasse qui, comme la sonnerie de bataille du clairon, appelle à la proie les maigres et gris bandits du Wilderness, les éternels affamés du Grand Désert Blanc.
Par trois fois, cet appel monta dans la gorge du loup captif, et déjà les trois chasseurs s’étaient hâtés d’aller se percher dans les cèdres.
Dans son émotion, Rod en oubliait la morsure du froid, devenu intense. Ses nerfs se tendaient, et son regard interrogateur se promenait sur l’immensité blanche et mystérieusement belle, qui s’étalait sous le ciel, toute baignée de clair de lune. Plus calme était Wabi, mieux renseigné que lui sur ce qui allait arriver.