L’appel féroce, en effet, avait été entendu de tout le Wilderness. Ici, au bord d’un lac silencieux dans son hivernale prison de glace, c’était un daim qui se mettait à trembler d’effroi. Ailleurs, par delà les montagnes, c’était un formidable élan mâle qui dressait sa tête branchue et dont les yeux jetaient déjà des éclairs de bataille. Un peu plus loin, un renard, à l’affût d’un lapin, interrompait momentanément son guet. Et, partout, les frères de race de Loup s’étaient arrêtés sur leurs pistes, tournant la tête et tendant les oreilles vers le signal connu, venu jusqu’à eux.

Une première réponse perça le silence qui, lorsque Loup s’était tu, était retombé, lugubre, et comme anxieux. Le cri était parti à un mille environ. La bête, captive au bout de sa lanière, s’assit à nouveau sur son derrière et renvoya un autre appel, dont l’intonation particulière disait qu’il y avait du sang sur la neige et une bête blessée à achever.

Les trois chasseurs demeuraient toujours immobiles et muets. Mukoki avait épaulé son fusil et semblait pétrifié. Wabi, après s’être solidement arc-bouté le pied contre le tronc de son arbre, avait posé son fusil sur son genou, prêt à le mettre en joue. Rod, avait, à son tour, pris le gros revolver et, pour mieux viser, en avait appuyé le canon sur la fourche d’une branche, où reposait son bras.

Une autre voix, qui arrivait de l’est, ne tarda pas à répondre à la précédente, qui avait retenti vers le nord. Rod et Wabi entendirent Mukoki émettre sur son arbre un gloussement de concupiscence. Loup, de son côté, sans plus se perdre en vains efforts de délivrance, mettait toute sa frénésie inassouvie dans les appels réitérés qu’il lançait aux quatre coins de l’horizon. Et de plus en plus nombreuses arrivaient les réponses. De plus en plus proches aussi.

Soudain, il y eut un glapissement tellement rapproché que Wabi saisit Rod par le bras.

« Il n’y a plus longtemps à attendre… » murmura-t-il.

A peine avait-il parlé qu’une forme efflanquée apparut, suivant une des pistes rouges et courant rapidement vers Loup.

Les deux animaux réunis se turent pendant un instant, et le nouvel arrivant, ayant humé l’odeur du daim, vint buter contre le rocher. Alors il joignit ses hurlements à ceux de Loup, comme pour appeler à son secours la meute de ses frères.

Ceux-ci surgissaient de partout, du sommet des collines et des arbres du bas-fond. Une horde glapissante et affolée de faim, d’une vingtaine de têtes, entoura le rocher où se trouvait, hors de sa portée, la proie tant désirée. Les loups, se bousculant entre eux, sautaient en l’air, puis retombaient sur le sol, essayant en vain de grimper vers le gibier tentateur, si proche cependant.

L’attitude de Loup s’était, peu à peu, étrangement modifiée. Couché sur le ventre, haletant et comme prêt à joindre ses bonds à ceux de ses frères, il s’était graduellement calmé devant l’évidence de l’inutilité de ses efforts. L’homme avait repris sur lui son emprise et il s’était souvenu de ce qui s’était déjà passé dans de semblables circonstances. La haine de sa race l’avait à nouveau envahi et il attendait placidement le drame inévitable qui allait se dérouler devant lui.