Sous le ciel étoilé, dont une bande mince apparaissait au-dessus de l’étroit ravin, une froide solitude enveloppait le jeune aventurier, tandis qu’il mangeait.

Le bruit d’un rôdeur sauvage de la nuit, qui passait sur le rebord du précipice, lui crispa les nerfs sous la peau. Ce n’était pas qu’il eût peur. Il ne voulait pas avoir peur. Mais, dans ces lieux que personne avant lui n’avait foulés, sinon peut-être un demi-siècle avant, bien d’autres que lui eussent senti frissonner leur âme.

Afin de chasser ses pensées moroses, il se mit à rire tout haut. Mais son rire lui fut renvoyé par l’écho, comme une moquerie amère, qui s’égrenait de rocher en rocher. Ce n’était plus qu’un spectre de rire et Rod se recroquevilla, sans réitérer, plus près de son feu.

Le jeune homme n’avait pas dans le surnaturel une croyance exagérée. Mais surnaturel, tout ne l’était-il pas ici et, en dépit de sa fatigue, Rod ne pouvait trouver le sommeil. De ses yeux, vainement, il s’efforçait de chasser la vision des deux squelettes, tels qu’il les avait découverts dans la vieille cabane. Il songeait que ces squelettes, au temps où ils étaient des hommes, et bien des années avant qu’il ne fût né, avaient dû fouler le sol de ce même ravin. Au même torrent que lui ils avaient bu, ils avaient escaladé les mêmes rochers, campé peut-être là où il campait. Comme lui, ils avaient tendu leurs oreilles de chair dans le silence sinistre, ils s’étaient réchauffés à la flamme vacillante de leur feu, dont le reflet dansait sur ces mêmes murailles. Et, ce qu’il n’avait pas encore trouvé, ils l’avaient trouvé. De l’or !

L’angoisse qui étreignait la gorge de Rod devint à ce point douloureuse que si, d’un coup de baguette magique, il avait pu se trouver transporté soudain, sain et sauf, près de ses deux compagnons, il n’aurait pas eu le courage, maintenant, de dire non.

Comme il continuait à écouter, il entendit, bien loin derrière lui, un cri plaintif, quelque chose comme un appel suppliant :

« Allo… Allo… Allo ! »

On eût dit une voix humaine qui le hélait. Mais Rod n’ignorait pas que c’était le cri du réveil nocturne du « hibou-homme », comme le nommait Wabi. L’écho apportait jusqu’à lui l’appel doux et le multipliait, si bien qu’une foule de voix spectrales semblait murmurer à son oreille, à travers l’ombre :

« Allo… Allo… Allo ! »

Le boy, déconcerté, prit son fusil et le posa sur ses genoux. C’était là un réconfort sans pareil. Il le caressait de la main et l’envie lui prenait de parler au canon d’acier. Ceux-là seuls qui se sont enfoncés dans les solitudes désertiques du Wilderness peuvent savoir tout ce qu’est pour l’homme un bon fusil. Il est l’ami fidèle, de chaque heure du jour et de la nuit, toujours obéissant à celui qui lui commande, lui procurant sa nourriture et expédiant la mort à ses ennemis. C’est un chien de garde qui ne trahit jamais. C’est la sécurité au chevet du dormeur. Tel était pour Rod son fusil. Il le cajolait amicalement, avec sa mitaine, de la gueule à la crosse, et, quoiqu’il eût décidé de veiller toute la nuit, il finit par s’endormir en le serrant dans ses bras.