Il était fort mal posé pour dormir, à moitié assis, à moitié replié sur lui-même, les pieds tournés vers le feu, sa tête pendant sur sa poitrine et lui comprimant l’estomac. Aussi son sommeil était-il singulièrement agité, ses craintes prenant corps dans ses rêves. Par moments, il parlait tout en dormant, laissant tomber de ses lèvres des paroles inintelligibles, sursautant comme s’il allait se réveiller, mais s’affaissant à nouveau, cramponné toujours à son fusil.
Ses visions parurent prendre ensuite une forme plus définie. Il se retrouvait sur la piste du retour et arrivait à la vieille cabane. Il était seul. La fenêtre était grande ouverte, mais la porte demeurait hermétiquement close, comme le jour où ses deux camarades et lui avaient débouché en face d’elle, pour la première fois.
Prudemment, il s’approchait. Lorsqu’il était près de la fenêtre, il entendait à l’intérieur de la cabane un bruit… un bruit étrange. On eût dit un cliquetis d’ossements.
Pas à pas, il s’avançait et regardait. Le spectacle qui s’offrait à lui le glaçait d’épouvante ! Deux énormes squelettes luttaient, en une étreinte mortelle. Il écoutait le bruit, clic, clic, clic, de leurs os qui s’entre-choquaient. Il voyait luire, entre les phalanges de leurs doigts, la lame de leurs couteaux, et il comprenait qu’ils se battaient pour la possession d’un objet posé sur la table. Ils l’atteignaient, l’un ou l’autre, alternativement, mais aucun d’eux ne parvenait à s’en emparer.
Le cliquetis des os devenait plus violent, le combat plus féroce. Sans trêve, les couteaux se levaient et retombaient. Alors un moment arrivait où l’un des deux squelettes titubait en arrière et s’écroulait lourdement sur le sol.
Le squelette vainqueur se balançait sur ses tibias, en un équilibre instable, et, tout en chancelant, parvenait à la table, où il agrippait, entre les os de sa main, le mystérieux objet.
Tout trébuchant, il allait ensuite s’appuyer contre le mur de la cabane, en élevant en l’air, d’un geste victorieux, ledit objet, et Rod pouvait voir que c’était un rouleau d’écorce de bouleau.
A cet instant, un tison du feu de Rod éclata, avec un bruit pareil à la détonation d’un petit revolver, et le jeune homme se dressa, comme mû par un ressort, ouvrant tout grands ses yeux et tremblant.
Quel songe affreux avait été le sien ! Il ramena vers lui ses jambes ankylosées et rechargea le feu, en tenant toujours d’une main son fusil.
Un songe affreux, oui vraiment ! Il regarda autour de lui, sa prison de nuit et de rocher, mais la pensée de son cauchemar ne cessait pas de le hanter. Toujours il se répétait à lui-même :