Quand il sentait en lui les splendeurs de l’inspiration, il allait seul au cœur de la forêt. Quand il avait puisé aux sources de l’Esprit, il écrivait ce qui se présentait. Ce fut ainsi qu’il composa ses œuvres.

Plusieurs fois, l’inspiration faisant défaut, il passa plusieurs semaines sans écrire. Quand l’inspiration revenait, il reprenait ses habitudes, et, quoiqu’il n’eût pas le moindre souvenir des dernières pages qu’il avait écrites, il les continuait exactement. Il écrivait la suite de ce qu’il avait oublié, et ces choses s’adaptaient aussi parfaitement que les différents chapitres d’un ouvrage écrit par un homme qui eût travaillé en écrivant.

Plus tard, dans sa vieillesse, gêné par l’action d’écrire, il prit un frère avec lui qui écrivait sous sa dictée.

Une étude approfondie, une réflexion mûre, un jugement solide, appuyés sur de graves pensées, ont conduit quelques personnes à croire que Rusbrock fut élevé sur la terre à la contemplation de l’essence divine. Mais je me garderai bien de rien affirmer.

IX

Voici un exemple qui peut renseigner sur le genre de vie que menait Rusbrock.

Touché de Dieu, comme à son ordinaire, il s’était un jour enfui dans les profondeurs de la forêt ; là, il s’assit sous un arbre. Foudroyé par la douceur divine, il souffrit un excès d’esprit. Le ravissement dura beaucoup plus longtemps qu’à l’ordinaire. Les frères l’attendaient. Rusbrock ne revenait pas. Les frères tombèrent dans l’anxiété. Ils se dispersèrent, pour le chercher, de tous côtés à la fois. On le chercha partout dans les environs, et partout vainement. Enfin, les frères se lancèrent à travers les sentiers et les détours, dans les profondeurs de la grande forêt. Parmi les frères, Rusbrock avait un ami, particulièrement intime. Celui-ci cherchait avec une diligence inexprimable. Tout à coup, de très loin, il aperçut un arbre illuminé, et, autour de l’arbre, un cercle de feu qui l’entourait comme un fossé entoure une place forte. Le frère s’avança dans le plus profond silence. Quand il approcha, il distingua sous l’arbre Rusbrock. Mais Rusbrock n’était pas encore revenu à lui. Assis sous l’arbre, il avait l’air d’un homme ivre.

X

Un grand nombre de pèlerins affluaient vers la Vallée-Verte. Hommes, femmes, jeunes gens, vieillards, prêtres, laïques, docteurs, tous venaient en foule. Rusbrock accueillait chacun d’eux, et, sans avoir jamais pensé d’avance à lui, lui répondait avec la même sagesse et la même maturité que s’il eût passé sa vie à réfléchir à chaque question. Les personnages les plus considérables de la Flandre et des autres nations venaient le voir et l’interroger. Le grand docteur dominicain, le savant, le sage Jean Tauler, fit son pèlerinage à la Vallée-Verte. Mais telle fut son admiration, son respect, son enthousiasme, que ses visites furent très fréquentes. Il devint non plus seulement le pèlerin, mais le disciple de Rusbrock. Tauler se laissa guider par lui sur les montagnes de la contemplation. Ses œuvres sont pleines de son maître. Beaucoup d’entre elles sont des emprunts faits par Tauler à Rusbrock. Tauler était beaucoup plus instruit, quant aux choses qui s’apprennent. Il était plus versé dans la théologie scolastique. Mais quant aux profondeurs de la vie contemplative, il demeura toujours bien inférieur à son maître. Tauler, d’ailleurs, n’opéra qu’à cinquante ans sa grande et pleine conversion. Il mourut peu de temps après. Rusbrock, livré à la contemplation dès son enfance, escalada toujours des montagnes de plus en plus hautes, et vécut jusqu’à quatre-vingt-huit ans.

Une femme qui demeurait à deux milles de là (c’était une personne très puissante dans la contrée) venait souvent le visiter pieds nus.