LIVRE PREMIER
DE L’ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES

LA VALLÉE

Quand le soleil est à son midi, si une vallée très profonde est enfouie entre deux montagnes énormes, et que les rayons du soleil puissent atteindre le bas de la vallée, il se produit trois phénomènes. La vallée reçoit une splendeur, une ardeur, une magnificence, une fécondité que la plaine n’égale pas.

Quand le juste réside au fond de sa pauvreté, contemplant en lui le néant, la misère, l’impuissance ; quand il s’aperçoit profondément incapable de progrès, de persévérance ; quand il voit la multitude de ses négligences et de ses défauts, quand il s’apparaît tel qu’il est, dans la réalité de son indigence, il creuse la vallée de l’humilité. Prosterné dans sa misère, reconnaissant sa détresse, il l’étale en gémissant devant la miséricorde du Seigneur ; il contemple la hauteur du ciel, et sa petitesse à lui. La vallée devient profonde.

C’est pourquoi le Christ-Soleil, du haut de son midi, assis à la droite du Père, lance dans le fond de cet humble mille feux et mille splendeurs. Il est incapable de n’être pas touché, quand l’humble étale devant lui et prosterne sa prière. Alors, des deux côtés de la vallée, deux montagnes se dressent et grandissent ; ce sont deux désirs : le désir de servir et de louer ; le désir d’obtenir l’excellence de la sainteté. Ces deux montagnes sont plus hautes que le ciel. Elles touchent Dieu sans intermédiaire et sollicitent sa libéralité. Celle-ci ne se contient pas, elle coule, elle s’épanche ; car l’âme possède alors l’aptitude à recevoir. Les renouvellements de puissances signalent l’arrivée de Jésus ; la profondeur qui demande reçoit trois dons. Elle est illustrée par la grâce, embrasée par l’amour, fécondée par la vertu.

DU DÉSIR DE VOIR

Quand l’âme a rapporté toutes ses actions à la gloire de Dieu, quand elle est parvenue à la vraie vie, elle sent en elle un aiguillon, une pointe, un désir de voir à peu près quel est son Époux et de quelle sorte est Celui qui s’est fait homme pour elle, qui est mort pour la sauver, et qui s’est donné à elle. Ce Jésus, qui, en quittant la terre, lui a laissé des sacrements et qui a promis son règne ; ce Jésus toujours prêt à fournir au corps ses nécessités, à l’âme ses consolations, ce Jésus, de quelle sorte est-il ? Et l’âme, pleine de questions, sent grandir en elle le désir de voir l’Époux et de savoir comment il est, comment il est en lui-même. La connaissance telle quelle, que ses ouvrages peuvent donner de lui, ne contente pas l’âme. Alors elle fait comme Zachée, ce publicain qui voulait voir, elle va au devant, loin de la foule, loin de la multitude des créatures, multitude qui nous rapetisse et nous dérobe la vue du Christ ; elle monte au haut de l’arbre de la croyance qui a sa racine en Dieu, et qui étend ses douze rameaux (les douze articles). Les rameaux inférieurs s’étendent vers l’humanité de Jésus et vers le salut du monde ; les rameaux supérieurs parlent de Divinité, de Trinité, d’Unité. L’âme monte, comme Zachée, au haut de l’arbre ; car le Christ va passer avec tous ses dons. Arrivée au sommet, elle aperçoit le Fils de l’homme ; mais la lumière lui dit : voilà la Divinité immense, incompréhensible, inaccessible, et toute lumière créée reste en arrière ; voilà l’abîme sans fond. Et l’âme arrive à la plus haute connaissance de Dieu qui soit permise ici-bas, c’est-à-dire à l’ignorance, et à l’aveu qu’elle ne comprend pas.

Mais au centre de la lumière, au centre du désir, le Christ parle et dit : Descends vite, il faut qu’aujourd’hui je m’installe chez toi. Cette descente rapide que Dieu exige est simplement une immersion dans l’abîme de la Divinité que l’intelligence ne comprend pas ; mais là où l’intelligence s’arrête, l’amour avance et entre. Quand l’âme, ayant dépassé l’intelligence, s’incline et se plonge, alors elle demeure en Dieu, et Jésus-Christ réside en elle. Quand elle est descendue dans la profondeur inaccessible aux créatures, marchant dans la lumière de la foi, elle va au-devant de Jésus, et, inondée de sa splendeur, elle comprend avec surabondance l’impossibilité où elle est de le comprendre. Toutes les fois que le désir vous plonge dans le Dieu incompréhensible, vous allez au-devant du Christ, qui vous remplit de ses dons ; mais quand au-dessus de ses dons, au-dessus de vous-même et de toutes les créatures, vous vous reposez en lui, alors vous demeurez en Dieu, et Dieu demeure en vous. Au sommet de la vie active, entre Jésus et l’âme, voilà le mode de la rencontre.

DE L’UNITÉ DU CŒUR

Du feu profond naît l’unité du cœur. L’unité est impossible sans le feu. Il faut que l’esprit de Jésus allume le feu dans la profondeur ; car le feu est une substance qui produit l’unité par son action propre. Le feu est une substance qui s’assimile toutes les autres, pourvu qu’elles soient capables d’accepter son action. Or l’unité du cœur est la collection de toutes les puissances de l’homme réunies et senties dans le domicile de la profondeur. La paix intérieure est le don de l’unité. La paix est la puissance intime et recueillante qui embrasse l’âme, le corps et toutes les puissances intérieures ou extérieures dans l’unité brûlante de l’amour.