L’amour divin infiniment actif pousse l’homme au dehors vers toute perfection extérieure et toute justice visible : mais en tant qu’il regarde au-dedans de lui-même ; tourné vers son abîme, il est essentiel, et tout ce qui s’unit à lui est inondé par l’incompréhensible. Car il est le gouffre sans fond à qui les âmes éminentes adhèrent par la joie, et c’est en lui qu’elles s’engloutissent. Il est le soleil éblouissant qui darde sur la cime de l’âme, attirant le regard vers les choses éternelles. Il est la source vive, qui sort du fond et se donne au dehors, lancée par sept torrents. Et ceux qui le poursuivent dans l’abîme d’où il sort, coulent entraînés de clartés en clartés, et de délices en délices. Car, dans les feux de cette aurore, scintille la rosée des joies ineffables, et l’esprit fond dans la béatitude. Oh ! Dieu jouit de lui-même immensément. Et son essence dit à la mesure : Je ne te connais pas. — Et, si elle le connaissait, la jouissance ne serait pas parfaite.
Le règne de Dieu apparaît à l’amour, au sein d’une lumière immense. Ceci se passe plus haut que la raison, au fond de l’âme qui est entrée dans l’unité superessentielle de Dieu. Ici l’homme reçoit trois dons, la lumière immense, l’amour incompréhensible et la jouissance divine. La lumière immense dont je parle ici est la source d’où coule toute lumière, dans la contemplation ou dans l’action. L’intelligence en est si avide qu’elle s’y plonge essentiellement, pour s’unir à elle-même. L’amour incompréhensible se répand dans tout le royaume de l’âme, suivant sa capacité de contenir, et l’âme fond dans l’ardeur simple. Quand la lumière et l’amour ont envahi et pénétré l’âme, celle-ci touche la fruition. Celle-ci est tellement immense que Dieu, les saints et les hommes sublimes sont dévorés au fond d’elle par une certaine ignorance, par une essentielle absence de mesure. Être plongé dans cet abîme, c’est la plus haute saveur de cette béatitude. L’homme qui est arrivé là est la joie de toutes les créatures.
Possédant son esprit, comme un roi son royaume, il saura se tourner vers le dehors et tendre la main à tous ses frères. Car il est à l’image de l’unité féconde, du Dieu en trois personnes qui arrive avec tous ses dons, quand la créature l’appelle en ses nécessités. Mais au sommet de son âme, il adhèrera essentiellement à Dieu, pour être transformé dans la clarté qui ne finit ni ne s’épuise. Les Personnes sont incessamment et éternellement plongées et absorbées dans l’abîme de l’essence, où la jouissance les inonde ! Et cependant dans la nature infiniment féconde de la Divinité, la distinction des trois Personnes subsiste avec toutes leurs propriétés et toutes leurs opérations. Ainsi l’homme, frère dévoué à toute créature, résidera au sommet de son âme, entre l’essence et la puissance, entre la jouissance et l’activité, essentiellement adhérent à Dieu dans l’abîme de fruition, et dans la profondeur d’obscurité ; car l’ombre sacrée n’est pas seulement la béatitude suprême des esprits ; elle est la béatitude suprême de Dieu.
LIVRE HUITIÈME
LES DEUX CANTIQUES
CANTIQUE
Celui qui connaît la vérité, et qui a la science de l’habitation intérieure, indépendant des amours et des douleurs de la terre, celui-là est heureux, et il est préservé du mal, tant que ses sens extérieurs sont recueillis sur la montagne. Jouir de Dieu ! ô joie des joies ! Quant à moi, suivant le conseil du sublime amour, j’ai si profondément pénétré les choses accidentelles, que j’ai trouvé la liberté et l’absolution des liens. Gloire à l’amour ! Il délivre de la misère ; il affranchit de l’extérieur. Il fait don de la nudité, et de la flamme, et de la fusion.
Je vous en supplie, connaissez-vous quelqu’un qui se soit ennuyé dans ses domaines ?
O essence éternelle ! tu ébranles absolument les puissances de l’âme. Quand tu ouvres le désert à l’esprit que tu guides, la paix descend sur lui, et, dans le silence profond de la jouissance, l’homme est illustré, et la clarté qui l’environne est digne de la nature très sublime de l’essence. Oh ! quelle horreur que de se retourner vers le dehors ! oh ! sources immenses ! oh ! torrents de lumière ! Celui qui boit de votre eau vit sans ennui ni peur. Ce n’est pas en vertu de son propre mérite qu’il a trouvé la liberté. Les lointains d’autrefois sont devenus pour lui voisinages. Il a l’inexprimable joie de ne plus trouver sur terre son semblable. Celui qui foule les sentiers de l’amour se porte bien au fond de lui-même. Il entend la voix mystérieuse qui dit toutes choses en une parole ; oh ! que Dieu nous abrège la route de ce pays-là ! La jouissance actuelle porte une joie qui fait fondre l’âme ! oh ! quel transport et quel salut dans cette parole : Je me souviens de Dieu !
CANTIQUE
Il faut que je me réjouisse au-dessus du temps, de l’amour, quoique le monde ait horreur de ma joie, et que sa grossièreté ne sache pas ce que je veux dire. Si je leur dis mon transport, ils vont me mépriser. Ils me mépriseront un moment ; mais j’ai au-dessus des siècles le sentiment de mon éternité, et la joie qui en résulte ne ressemble à rien. Que celui qui veut connaître la vérité rentre en lui-même et vive au-dessus des sens ; la connaissance la plus claire part du fond le plus intime. Heureux qui la possède ! il est incomparable aux autres créatures. Quant à moi, je suis sorti ; j’ai dépassé par mes excès. Mon essence est trop riche pour qu’une créature puisse la saisir. Autrefois, quand j’étais captif dans vos filets, j’étais si soumis au monde qu’on ne me poussait pas du coude sans m’irriter. Je m’étais égaré loin de mon essence parmi les choses qui tombent et coulent. Maintenant je suis absous de vos nœuds. O liberté si longtemps, si longtemps désirée et cherchée ! la voici ! je la tiens ! je la sens ! je me repose dans le lieu saint. Adieu, race ignorante et grossière, j’abandonne les hommes à leurs pensées qui sont mensonge et ruine. Là où fut de toute éternité mon type sans commencement, là sera ma vie sans fin. Le Dieu tout-puissant, qui nous a fait don de tout lui-même, est un amour immense, et la lumière est son assistante. Quiconque rentre en soi, dit adieu aux amours et aux douleurs du monde. Il ne trouve que l’essence pure, sans dimension ni mesure, très simplement éternelle. Qu’on lise et qu’on écrive tout ce qu’on voudra, l’Être demeure ce qu’il est, et il est très libre en lui-même. Croyez-moi, mes enfants. L’accident n’est pas dans l’absolu. Celui qui sait cela par expérience a le droit de dire en vérité que la joie est son partage.