Dieu contemple éternellement son essence dont il jouit : mais, quand il confère à quelqu’un sa ressemblance, il lui prête l’amour, les impatiences de l’amour. Il donne la paix quand il s’unit.
La lumière par laquelle nous contemplons est immense ; l’objet même de la contemplation est quelque chose de neutre et d’interminé ; c’est l’abîme sans fond ni forme ; c’est pourquoi ces deux choses ne peuvent être saisies l’une par l’autre. Mais le regard de la contemplation, perdu dans l’ignorance superessentielle, demeure sur la face glorieuse d’où la joie coule, sur la face de la très haute Majesté, non loin du ciel où le Père, à la lumière de sa sagesse, contemple son essence infinie et inépuisable.
Le plus grand des contemplateurs passés, présents et futurs, fut le Christ ; je parle ici de son humanité, hypostatiquement unie à la personne du Fils. Mais je vous supplie de remarquer qu’il fut toujours au service des hommes, et que jamais sa vision ineffable et perpétuelle ne diminua sa charité et son activité extérieure. Car la sublimité du don d’intelligence consiste dans l’activité unie à la contemplation ; c’est de là que procède la liberté.
Bienheureux les cœurs purs, parce qu’ils verront Dieu.
Oui, bienheureux, bienheureux ceux à qui se montre, parmi les labeurs de la vie, la nudité superessentielle, dans la contemplation sublime et déiforme.
LE DON DE SAGESSE
La sagesse est une saveur qui est goûtée sur la plus haute cime de l’esprit, et qui pénètre l’intelligence et la volonté, dans la mesure où celles-ci se recueillent, dans le lieu sublime où celle-là réside. Cette saveur immense et inépuisable part du fond de l’abîme intérieur, et s’en va gagnant vers le dehors, pénétrant les puissances de l’âme suivant leurs capacités respectives, et atteignant enfin le corps qu’elle ne refuse pas de toucher. Les autres sens, l’ouïe et la vue, par exemple, prennent leur joie au dehors ; ils demandent leur nourriture aux grands spectacles de la création, et aux créatures que Dieu a mises au service de l’homme. La sagesse, au contraire, part du fond le plus intérieur. Au-dessus et au-dessous de l’esprit, elle le domine et le soutient. Au-dessus elle est incompréhensible. C’est une immensité qui réside dans une solitude. C’est le don du Saint-Esprit, et l’amour est insaisissable. Telle est l’amplitude du lieu dont je parle, sa largeur, son immensité, que, s’il vous apparaît, le ciel, la terre et tout ce qu’ils contiennent fondent à vos yeux, et on dirait le néant lui-même. Quant aux délices de cette saveur, elles sont partout : en haut, en bas, au dedans, au dehors. Elles découlent d’un lieu simple et immense, et le regard contemple cette simplicité. Ceci est le point de départ d’une contemplation plus haute. L’esprit sait parfaitement qu’il ne pourra saisir les délices incompréhensibles ; car c’est à une lumière créée qu’il les cherche. Cependant sa joie est immense ; car il se sent défaillir dans sa contemplation. Transformé par la lumière immense, il se tourne vers la béatitude incompréhensible, et, sans jamais la saisir, il tient de ce côté-là les deux yeux immobiles.
L’âme qui contemple à une lumière créée, et dans des mesures créées à la façon d’une créature, voit sortir des abîmes de la Divinité certaines espèces intellectuelles qui lui donnent lumière et joie ; elle voit que celui qu’elle aime est immense en vérité et qu’aucune créature ne peut le concevoir, tel qu’il est en lui-même. Elle pense à sa sublimité, inaccessible à tout esprit, à sa simplicité, Α et Ω de toute multitude ; à sa beauté, qui est l’unique splendeur du ciel et de la terre ; à sa magnificence, à sa richesse. Elle contemple les espèces divines : vie, en qui tout vit ; victoire, couronne, santé, paix, sécurité, béatitude, consolation, suavité, principe de joie, essence de joie. Voici que les paroles meurent et que les puissances de l’âme sont en défaut pour sentir. Récompense, après laquelle tous les vivants ont la bouche béante. Volupté trop infinie pour permettre à qui la connaît de supporter la vie sans elle. Feu qui brûle ; puissance qui dompte ; Divinité qui comble ; éternité, bonté, munificence : amour, excellence, noblesse, pureté, fécondité, efficacité, vertu, pouvoir, sagesse, stabilité, fidélité, vérité, sainteté, chaleur, lumière, rassasiement, force ; don qui surpasse les attitudes et les possibilités du désir et de l’espérance.
La créature éclairée contemple ces espèces intellectuelles ; mais en tant qu’elles se laissent contempler, ces espèces-là sont des créatures, des ressemblances telles quelles, émergeant des abîmes de la Divinité. Mais les voici toutes qui se retournent vers le fond de l’abîme où elles ont leur Α et où elles ont leur Ω. Ici la contemplation tombe en défaillance ; car elle approche du sanctuaire, où Dieu est simplement.
Dieu montre son royaume aux hommes illustrés dans la lumière de la grâce ou dans celle de la gloire. L’opération se fait plus haut que les sens, plus haut que la nature, plus haut que toute connaissance puisée dans les Écritures. Elle n’est pas contraire aux Écritures. Mais les Écritures ne l’ont pas racontée, et nulle créature ne peut raconter ses délices par une parole assez vivante pour dire ce que Dieu donne aux âmes brûlantes. O fruit et saveur de toute vertu ! ô manne des anges et des bienheureux ! Il en est qui font le bien, mais sans chaleur divine ; ils ne connaissent pas la saveur. D’autres font le bien avec amour ; mais l’éblouissement de Dieu est absent, et avec lui sa saveur. Pour la connaître, il faut que l’homme soit posé par la main de Dieu et établi sur la plus haute cime de son esprit, au centre sacré d’où rayonne la vie active, et où plane la contemplation ardente, adhérente, superessentielle… Amen ! Amen ! Amen ! Amen !