—Oui, s'écria railleusement Marie. Il méditera sur son livre, et ne saura pas si on lui parle, ou si on laisse tomber ses ciseaux. Croyez-vous que lady Russel aime cela?»
Lady Russel ne put s'empêcher de rire: «En vérité, dit-elle, je n'aurais pas supposé que l'opinion d'une personne calme et positive comme moi pût être appréciée si différemment. Je suis vraiment curieuse de voir celui qui peut donner lieu à des idées si opposées. Il faut le décider à venir ici. Soyez sûre, alors, Marie, que je dirai mon opinion; mais je suis décidée à ne pas le juger d'avance.
—Vous ne l'aimerez pas, je vous en réponds.»
Lady Russel causa d'autre chose. Marie parla avec animation de la rencontre de M. Elliot.
«C'est un homme, dit lady Russel, que je ne désire pas voir. Son refus d'être en bons termes avec le chef de la famille m'a laissé une impression défavorable.»
Cette réflexion abattit l'enthousiasme de Marie et l'arrêta court dans sa description.
Anna n'osa faire de questions sur Wenvorth, mais elle sut qu'il était moins inquiet à mesure que Louisa se remettait. Il n'avait pas vu Louisa et craignait tellement l'émotion d'une entrevue avec elle, qu'il avait résolu de s'absenter une dizaine de jours. A partir de ce moment, lady Russel et Anna pensèrent souvent à Benwick. Lady Russel ne pouvait entendre sonner sans croire aussitôt que c'était lui, et Anna, chaque fois qu'elle sortait, se demandait en rentrant si elle allait le trouver à la maison.
Cependant on ne vit pas Benwick.
Était-il moins désireux de venir que Charles ne le croyait, ou était-ce timidité de sa part? Après l'avoir attendu une semaine, lady Russel le déclara indigne de l'intérêt qu'il avait commencé à lui inspirer.
Les Musgrove revinrent pour les vacances de leurs enfants et ramenèrent avec eux ceux de Mme Harville. Henriette resta avec Louisa. Lady Russel et Anna allèrent faire visite à Mansion-House: la maison avait déjà repris quelque gaîté. Mme Musgrove, entourée des petits Harville, les protégeait contre la tyrannie des enfants du cottage. D'un côté on voyait une table occupée par les jeunes filles babillardes, découpant des papiers d'or et de soie; d'un autre, des plateaux chargés de pâtisseries auxquelles les joyeux garçons faisaient fête. Un brillant feu de Noël faisait entendre son pétillement en dépit du bruit. Charles et Marie étaient là aussi; M. Musgrove s'entretenait avec lady Russel et ne parvenait pas à se faire entendre, assourdi par les cris des enfants qu'il avait sur les genoux. C'était un beau tableau de famille. Anna, jugeant les choses d'après son tempérament, trouvait que cet ouragan domestique n'était guère fait pour calmer les nerfs de Louisa, si elle eût été là; mais Mme Musgrove n'en jugeait pas ainsi. Après avoir chaudement remercié Anna de tous ses services, et récapitulé tout ce qu'elle-même avait souffert, elle dit, en jetant un regard heureux autour d'elle, que rien ne pouvait lui faire plus de bien que cette petite gaîté tranquille.