—Bien. Le premier point reconnu vrai, accordez quelque confiance à mon amie. Il vous vit à Lyme, et vous lui plûtes tellement qu'il fut ravi de vous retrouver à Camben-Place, sous le nom de miss Anna Elliot. Dès ce moment, ses visites eurent un double motif. Mon historien dit que l'amie de votre sœur est à Bath depuis le commencement de septembre; que c'est une femme habile, insinuante; une belle personne, pauvre et..... qui doit désirer s'appeler lady Elliot; et l'on se demande avec surprise pourquoi miss Elliot semble ne pas voir le danger.»
Ici, Mme Shmith s'arrêta un moment; mais, Anna gardant le silence, elle continua:
«Ceux qui connaissent la famille voyaient les choses ainsi, longtemps avant votre arrivée. Le colonel Wallis, ami de M. Elliot, avait l'œil sur votre père et étudiait avec intérêt ce qui se passe ici; il mit M. Elliot au courant des cancans. Celui-ci a complètement changé d'avis pour ce qui touche le rang et les relations; et maintenant qu'il est riche, il s'est accoutumé à étayer son bonheur sur sa baronnie future. Il ne peut supporter l'idée de ne pas être Sir Walter. Vous pouvez deviner que les nouvelles apportées par son ami ne lui ont pas été agréables. Il a résolu de s'établir à Bath et de se lier avec la famille, afin de s'assurer du danger et de circonvenir la dame, s'il était nécessaire, et le colonel a promis de l'aider. Le seul but de M. Elliot était d'abord d'étudier Mme Clay et Sir Walter, quand votre arrivée y ajouta un autre motif. Mais je n'ai pas besoin d'entrer dans des détails, et vous pouvez vous souvenir de ce qui s'est passé depuis.
—Oui, dit Anna; ce que vous me dites s'accorde avec ce que j'ai vu. La ruse a toujours quelque chose d'offensif; et les manœuvres de l'égoïsme et de la duplicité sont révoltantes; mais rien de ce que j'ai entendu ne me surprend, j'ai toujours supposé à sa conduite un motif caché. J'aimerais à connaître sa pensée sur la probabilité de l'événement qu'il redoute.
—Il pense que Mme Clay sait qu'il voit son jeu, qu'elle le craint, et que sa présence l'empêche d'agir comme elle le voudrait. Mais il partira un jour ou l'autre, et je ne vois pas comment il pourra être jamais tranquille, tant qu'elle gardera son influence. Mme Wallis a une idée amusante, c'est de mettre dans votre contrat de mariage avec M. Elliot que votre père n'épousera pas Mme Clay. Cela ne l'empêchera pas, dit Mme Rock, d'en épouser une autre.
—Je suis très enchantée de savoir tout cela; il me sera peut-être plus pénible de me trouver avec lui, mais je saurai mieux comment il faut agir. M. Elliot est décidément un homme mondain et rusé qui n'a d'autres principes pour le guider que l'égoïsme.»
Mais Mme Shmith n'en avait pas fini avec M. Elliot. Il avait entraîné son mari à sa ruine; et Anna put se convaincre que M. Shmith avait un cœur aimant, un caractère facile et insouciant, et une intelligence très médiocre; que son ami le dominait et probablement le méprisait. Devenu riche lui-même, M. Elliot s'inquiéta peu des embarras financiers de son ami, qui mourut juste à temps pour ne pas savoir sa ruine. Mais ils avaient assez connu la gêne pour savoir qu'il ne fallait pas compter sur M. Elliot. Cependant M. Shmith, par une confiance qui faisait plus d'honneur à son cœur qu'à son jugement, le nomma son exécuteur testamentaire; il refusa, malgré les prières de Mme Shmith, ne voulant pas s'engager dans des tracas inutiles. Cette ingratitude équivalait pour Anna presque à un crime. Elle écouta cette histoire, comprenant que ce récit soulageait son amie, et s'étonnant seulement de son calme habituel. Mme Shmith, en apprenant le mariage d'Anna, avait espéré obtenir par son intermédiaire un service de M. Elliot. C'était pour recouvrer une propriété dans les Indes, dont les revenus étaient sous le séquestre; elle était forcée de renoncer à cet espoir.
Anna ne put s'empêcher de s'étonner que Mme Shmith eût d'abord parlé si favorablement de M. Elliot.
«Ma chère, lui répondit-elle, je regardais votre mariage comme certain, et je ne pouvais vous dire sur lui la vérité; mais mon cœur souffrait quand je vous parlais de bonheur. Cependant M. Elliot a des qualités, et, avec une femme comme vous, il ne fallait pas désespérer. Sa première femme fut malheureuse, mais elle était ignorante et sotte, et il ne l'avait jamais aimée. J'espérais qu'il en serait autrement pour vous.»
Anna frissonna à la pensée de ce qu'elle aurait souffert. Était-il possible qu'elle eût consentie à devenir lady Elliot? Et lequel des deux eût été le plus misérable, quand le temps aurait tout fait connaître, mais trop tard.