—Les avez-vous vus partir? demanda-t-elle encore.
—Non, madame; j'ai seulement vu arriver les chevaux de poste; mais je craignais d'arriver trop tard pour servir à table, et je ne me suis pas arrêté plus long-temps.
—M. Ferrars avait-il l'air bien portant?
—Oui, madame, comme à l'ordinaire. Je ne l'ai pas, il est vrai, beaucoup regardé; mais madame Ferrars est à merveille; c'est une très-jeune et très-belle dame! Elle avait un chapeau noir tout garni de plumes, et un bel habit de voyage qui lui allait très-bien. Ah! qu'elle a l'air heureux et content d'être mariée celle-là!
Madame Dashwood ne demanda plus rien. Thomas avait desservi la table. Maria avait fait dire qu'elle ne voulait plus rien. Elinor n'avait pas plus d'envie de manger; et le dîner retourna à l'office sans qu'on y eût touché. Emma elle-même, malgré l'appétit de quatorze ans, était trop inquiète de ses sœurs pour s'occuper du dîner. Elle aimait tendrement Maria, et préféra rester auprès d'elle. Madame Dashwood leur envoya un peu de dessert et de vin, et resta seule avec Elinor. Elles furent assez long-temps en silence, occupées des mêmes pensées. Madame Dashwood craignait de hasarder une remarque, ou d'offrir une consolation. Malgré l'empire que sa fille aînée avait sur elle-même, et qu'elle tâchait d'exercer dans ce moment autant qu'il lui était possible, il était facile à sa mère de s'apercevoir qu'elle souffrait beaucoup. Elle vit alors que cette intéressante jeune personne s'était efforcée, en parlant de son chagrin, d'en adoucir l'impression pour ne pas ajouter à celui de sa mère; elle vit que sa raison et son courage n'altéraient en rien sa sensibilité, et qu'elle avait été dans l'erreur, en pensant que sa fille aînée n'avait pas regretté Edward autant pour le moins que Maria avait regretté Willoughby, et avec de plus justes motifs. Elle se reprochait de s'être laissé dominer entièrement par le malheur de l'une de ses filles, et d'avoir été injuste, inattentive, et presque dure pour l'autre, qui cachait mieux son affliction. Elle aurait voulu réparer ses torts, mais elle craignait de l'attendrir encore davantage. Enfin elles se regardèrent, tombèrent dans les bras l'une de l'autre, et leurs larmes se confondirent.
—Bonne maman! dit Elinor, dès qu'elle put parler, vos filles ne sont pas heureuses par l'amour; mais on ne peut avoir tous les bonheurs; et l'amour filial, et l'amour maternel ne sont-ils pas les plus grands de tous les bonheurs de la vie?
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CHAPITRE L.
Elinor éprouva bientôt la différence qu'il y a entre l'attente d'un fâcheux événement, et la certitude; elle s'avoua qu'en dépit de sa raison elle avait toujours admis un léger espoir, tant qu'Edward ne serait pas marié, qu'il arriverait quelque chose qui romprait son mariage avec Lucy, soit des réflexions sur le caractère de cette jeune personne, soit la médiation de quelques amis, soit quelque établissement plus avantageux pour Lucy..... Mais actuellement tout était fini; ils étaient mariés, et elle condamna son propre cœur de cette flatterie cachée qui augmentait encore sa peine. Jamais elle n'avait mieux senti combien Edward lui était cher, qu'au moment où elle devait y renoncer pour toujours. Dans les commencemens de son inclination pour lui, elle s'y abandonna sans crainte; il ne lui vint pas alors dans l'esprit qu'il y eût des obstacles à un mariage entre elle et le frère de sa belle-sœur. Quand ensuite cette dernière le lui fit sentir, il était déjà trop tard pour en revenir à l'indifférence pour un homme qui lui convenait sous tous les rapports. D'ailleurs cet homme serait libre un jour de se marier à son gré, et dans chaque occasion il déclarait positivement que c'était la seule chose sur laquelle il ne prendrait de conseil de personne que de son propre cœur. Elinor sentait dans sa conscience qu'elle ferait son bonheur, puisque toute sa conduite annonçait qu'il lui était tendrement attaché. Madame Dashwood le désirait; et ni l'une ni l'autre n'imaginaient que madame Ferrars, qui paraissait aimer son gendre, voulût le blesser en refusant une de ses sœurs pour belle-fille. Elle sentait à présent combien elle s'était bercée de chimères, et que son bonheur était évanoui sans retour!
Elle ne comprenait pas ce qui avait pu décider Edward à se marier aussi vite, vraisemblablement avant sa consécration, et ne pouvant encore aller habiter son presbytère; mais elle savait combien Lucy était vive et active quand son intérêt personnel était en jeu. Elle avait voulu sans doute s'assurer de lui et ne pas courir les risques d'un délai. Ils s'étaient mariés à Londres, et ils allaient sûrement passer quelque temps chez leur oncle Pratt à Longstaple, en attendant qu'ils eussent une habitation à eux. Qu'est-ce qu'Edward devait avoir senti en étant à quatre milles de Barton, en voyant le domestique de la chaumière, en entendant le message de sa femme? Son silence complet l'exprimait bien; son cœur était trop oppressé pour qu'il pût dire un seul mot; et la pauvre Elinor souffrait autant pour lui que pour elle-même. Du moins elle était libre! mais lui, avec qui était-il associé pour la vie? Elle aurait bien pu dire aussi, comme Maria disait de Willoughby: Pauvre Edward, privé pour toujours du bonheur domestique! Elle supposait qu'ils seraient bientôt établis à Delafort, Delafort! cette place à laquelle tout conspirait à l'intéresser, qui serait peut-être un jour aussi la demeure de sa sœur, qu'elle désirait et craignait encore plus de connaître. Elle se les représentait dans leur joli presbytère, si bien arrangé par les soins de leur protecteur. Elle voyait Lucy active et ménagère avec vanité; unissant une apparence d'élégance et de dépense devant les étrangers, à la frugalité la plus parcimonieuse quand ils seraient en tête à tête; économisant sou sur sou pour briller quelques mois d'hiver à Londres, et laisser son mari seul à ses devoirs de pasteur; causant familièrement avec tous les paysans, et exigeant d'eux avec rigueur leurs redevances; ne donnant jamais rien et recevant tout; poursuivant sans cesse son intérêt personnel; ne songeant qu'à elle seule au monde, et trop contente d'elle-même, quand par quelque ruse elle avait obtenu quelque avantage; courtisant le colonel Brandon, madame Jennings et tous les amis riches, etc. etc. Elle voyait Edward, le pauvre Edward! Hélas! elle ne savait pas elle-même comment elle devait le voir, heureux ou malheureux. Rien ne lui plaisait: elle détournait autant qu'elle pouvait ses pensées de lui; mais elles y revenaient sans cesse.