Vingt ouvriers mis à la disposition de Jean-Marie manœuvrèrent si malencontreusement, qu'engin, pierre, caisse pirouettèrent dans l'air et allèrent tomber, tels que des projectiles formidables, en un point où, par bonheur, ne stationnait personne.

«Les Faranguis ont des machines bonnes à tuer quarante hommes chaque jour,» se contentèrent de dire nos maladroits. Cette conviction ne les empêcha pas de reprendre gaiement le travail et de se montrer aussi peu circonspects qu'auparavant. Le fatalisme a vraiment de bons côtés.

Hier je considérais navrée le superbe taureau découvert ces jours derniers. Douze mille kilos! Impossible d'ébranler une pareille masse. M'abandonnant à un mouvement de rage, je saisis un marteau et frappai brutalement l'animal. Il s'ouvrit comme un fruit trop mûr, et un énorme bloc rasa nos jambes à peine assez agiles pour nous tirer de péril. La solidité du marbre était toute factice: depuis deux mille ans des racines pénétraient dans les fissures qui s'étaient produites lors de la chute du chapiteau, et préparaient la dislocation finale. Voilà un surcroît de bagage bien inespéré.

Les caisses, descendues dans la vallée à l'aide des petites charrettes, sont rechargées sur la prolonge. Le premier convoi s'ébranlerait s'il ne pleuvait à torrents.

11 février.—Depuis que le printemps s'annonce et que le soleil, dès son réveil, attire à lui les épaisses vapeurs amoncelées sur la plaine, de merveilleux mirages se déroulent au matin dans la direction du golfe Persique. La chaîne d'Ahwaz s'allonge, s'élève, se transforme. Des tuyaux d'orgues, irisés, minces, effilés s'offrent aux doigts de séraphins qui parcourent le ciel bleu, allongés sur de légers nuages.

Je n'entends point la divine harmonie, mais je vois s'agiter les musiciens.

Le concert s'achève. Chaque colonne s'élargit, s'écrase; de ses ruines naissent des donjons, des tours, des enceintes couronnés de créneaux, fondés sur un promontoire de granit rose. Des jardins, aux arbres cotonneux, chassent les constructions guerrières, et vont, s'estompant, jusqu'à ce qu'il ne reste, de cette vision enchanteresse, qu'un soulèvement uniforme et une plaine stérile uniquement tachée par la blanche coupole d'un tombeau.

La pluie m'avait laissé des loisirs.

Je traversai le Chaour, devenu guéable, et me dirigeai vers le sanctuaire. J'approchais. Le pays était désert: pas un troupeau dans la plaine, pas un aboiement de chien.

Le tombeau, environné de meules de terre, est ombragé par un immense konar. En guise de fruits l'arbre porte ces petites charrues que les nomades promènent sur la terre après avoir jeté la semence; les meules sont pleines de blé ou d'orge.