BAZAR DE BENDER-ABBAS.
Bender-Abbas ne diffère guère des villes persanes que j'ai visitées pendant mon premier voyage. Les maisons neuves se mêlent aux constructions ruinées, la boue et les détritus couvrent le sol mal nivelé des rues; les bazars, mi-partie en terre et feuilles de palmier, montrent des boutiques dont la propreté contraste avec l'état d'abandon des voies qui les desservent.
Sous des auvents délabrés, les épiceries avec leurs pains de sucre alignés, suspendus par la tête et vêtus d'une robe collante de papier argenté, les drogues vertes ou bleues mêlées à des plateaux chargés de pâtisseries polychromes, les pots à gingembre éclairant de leur émail turquoise les vieux cuivres où s'amoncellent le safran, les dattes et les piments secs aux chaudes couleurs. Un peu plus loin s'ouvre une raffinerie sommairement installée: quelques cuves de terre cuite et des caisses de rebut composent une usine et un séchoir rudimentaires.
Derviches, soldats déguenillés, singes tenus en laisse roulent deci, delà. A ma vue les quadrumanes hurlent d'effroi et oublient les tours les plus faciles aux gens de leur espèce.
La nouvelle du débarquement des Faranguis s'est propagée dans Bender-Abbas, la foule grossit, s'écrase, et s'injurie à dire d'expert. Un marchand de cachemire, cicerone bénévole, prend pitié de la mission, et, se dirigeant vers une des portes de la ville, la conduit en rase campagne.
RAFFINERIE A BENDER-ABBAS.
Sur le fond stérile de la plaine se détache un mimosa géant. Des femmes vêtues de rouge remplissent leurs vases de forme antique ou causent avec des laveuses. Derrière ce bouquet de verdure, bien doux à des yeux endoloris par les reflets aveuglants du soleil, s'élèvent des constructions en moellons. L'une d'elles, à peu près effondrée, ressemble à une ancienne église chrétienne; les autres, en forme de pyramide, recouvrent des sépultures européennes. Elles sont connues des indigènes sous le nom très exact de «tombeaux des Anglais».
La rade de Bender-Abbas et l'île d'Ormuzd, que l'on aperçoit sur la gauche, ont joué un rôle important dans l'histoire des relations commerciales de la Perse et de l'Occident. Ormuzd, rocher dénudé, sans eau, sans végétation, couvert de dépôts salins, mais pourvu d'un port admirable, fut habité d'abord par les Arabes, lorsqu'ils abandonnèrent la Perse aux conquérants tartares. L'île reçut de ces premiers occupants le nom d'Ormuzd, suprême souvenir du pays perdu. Au quinzième siècle elle tomba aux mains d'Albuquerque et, dès cette époque, devint, malgré sa proverbiale insalubrité, une des colonies portugaises les plus prospères, un de ces caravansérails francs où se concentrait le commerce du monde oriental.
Vers le commencement du dix-septième siècle, sous le règne de Chah Abbas, les Européens établis aux Indes formèrent le projet de nouer des relations avec l'Iran. Anglais, Français et Hollandais installèrent à Gombroun (aujourd'hui Bender-Abbas) d'importantes factoreries. Le monarque persan se montra d'autant plus favorable à la création de ces comptoirs, qu'il considérait d'un œil envieux les colonies lusitaniennes, dont il méditait l'anéantissement. Le Portugal, dès cette époque, ne disposait plus d'une marine puissante; néanmoins Chah Abbas se rendait compte qu'il lui était impossible de prendre Ormuzd sans le concours d'une flotte européenne et d'un capitaine plus expérimenté que son général, Emin Kouly Khan.